|
|
Un
élève : "En 6e, j'ai eu 22 avertissements. Ici, j'ai
complètement changé".
Nina
est une rescapée du système scolaire. Elle avait l'intention
d'interrompre sa scolarité, de trouver un travail, tout pour fuir
son précédent collège, où elle végétait en 6e.
"Là bas, j'étais une nulle, les profs me mettaient au fond
de la classe, explique la jeune fille de 15 ans. Ici,
j'adore les cours, surtout l'espagnol. Les vacances m'ennuient et
je suis pressée de venir en classe." En arrivant au collège
expérimental Anne-Frank au Mans (Sarthe), Adrian, lui, a mis six
mois avant de s'inscrire à un cours de maths, tant il était fâché
avec les chiffres. Théo, 12 ans et une bouille d'ange, est
passé du statut d'agitateur patenté à celui d'élève appliqué.
"En 6e, j'ai eu 22 avertissements. Ici, j’ai complètement
changé, s'étonne-t-il. Les cours me plaisent et c'est
super parce qu'on n'a pas de notes."
Ouvert
à la rentrée 2001 dans des conditions difficiles et après des
mois de querelles locales (Le Monde du 23 mars 2002),
le collège expérimental Anne-Frank partage les locaux du collège
du Ronceray. Mené par Marie-Danielle Pierrelée, une militante déterminée,
auteur de L'Insurgée (Seuil), il accueille près de 100 élèves
et fait figure, pour beaucoup d'entre eux, de dernière chance. "L'essentiel
de notre travail consiste à redonner confiance aux gamins,
explique Mme Pierrelée. Beaucoup arrivent blessés, avec
une mauvaise image d'eux-mêmes. Ils se sont réfugiés dans le
refus de faire, la passivité et l'ennui pour éviter qu'on les
juge." Car mieux vaut paraître paresseux que bête !
Au
collège Anne-Frank, c'est un principe : il n'y a pas de
classes. Les cours, organisés en séquences d'environ cinq
semaines, sont ouverts à tous. Cette méthode permet aux plus âgés
de reprendre des notions de base sans l'humiliation d'être avec
les petits, et aux plus précoces d'aller de l'avant avec les plus
grands. C'est le cas de Théo, 9 ans, et 2 ans d'avance.
"Je me plais vraiment ici, assure-t-il. On ne perd
pas son temps, il y a plein de matières au programme que je n'ai
pas choisies parce que je les savais déjà."
Ce
matin, Théo s'est inscrit au cours de fractions. Ici, pas de
cours magistral mais une invitation à confronter ses erreurs, à
avancer ensemble. Chacun répond à un petit questionnaire, seul
puis en petit groupe, commente et critique les réponses des
autres. "Dans ce collège, on apprend sans s'en
apercevoir,assure Kevin, 12 ans et demi. En plus, on
n'a pas beaucoup de devoirs". Josselin, un costaud de 14 ans,
apprécie "la bonne ambiance" et qu'on puisse
tutoyer les profs. Mais, pour lui, "le plus motivant,
c'est de savoir qu'on va avoir les cours qu'on a choisis".
"ON
CRÉE LES CONDITIONS"
C'est
presque vrai. Là encore, c'est un principe : les élèves élaborent
eux-mêmes leur emploi du temps, en fonction de leurs goûts, de
leur niveau, mais aussi des exigences du programme. Cette liberté
s'exerce en effet sous la responsabilité d'un tuteur, qui veille
à ce qu'il n'y ait pas de lacunes. Chaque professeur assure le
tutorat de dix élèves qu'il suit toute l'année, à raison de 5 h 30
par semaine. En contrepartie, les élèves ont moins d'heures de
cours par semaine. "Le tutorat, c'est le point fort de
notre fonctionnement, assure Marie-Danielle Pierrelée. C'est
grâce à cela que nous arrivons à réconcilier un certain nombre
d'élèves avec eux-mêmes, les adultes et l'école."
Au
cours de "création d'un personnage de BD", tout le
monde s'applique. Sur les feuilles blanches, des visages prennent
forme, têtes de chien, lézards, souris... Simon dessine avec
application un spermatozoïde. Très réussi. Il cherche un nom à
son héros. Et s'il l'appelait "Zoïde" ?
"Je
suis dans un peu dans la situation de l'instituteur d'une classe
unique,
explique Jacky Liégeois, le prof d'arts plastiques. Ici,
l'enseignement n'est pas coupé en tranches, et l'on crée les
conditions pour que les élèves s'investissent davantage." A
54 ans, cet enseignant a retrouvé un vrai plaisir à
enseigner. "Dans un collège classique, chaque professeur
travaille dans sa matière et il n'y a pas de communication. Ici,
je conçois l'enseignement avec une part d'improvisation, sans
trop de rigidité."
Chaque
mardi, l'équipe pédagogique du collège se réunit trois heures
pour faire le point sur ce qui va ou ne va pas dans les pratiques,
la conception des programmes, le mode d'évaluation... Par
principe, les enseignants sont volontaires. Baptiste Guillard, 30 ans
et prof d'histoire-géo, n'en revient pas. "Nous pouvons
vraiment adapter notre pratique aux besoins des élèves,
explique-t-il. Avant, j'avais l'impression de faire la classe
pour une minorité. Ici, les élèves ont le choix, et moi aussi.
Du coup, j'aborde les sujets différemment."
Idéal,
le collège Anne-Frank ? Son année et demie d'existence ne
suffit certainement pas à tirer des conclusions définitives. En
revanche, il a permis indéniablement à certains élèves de
repartir d'un bon pied et de retrouver le goût d'apprendre. "Maintenant,remarque
Francine Lelarge, qui a ses deux fils dans l'établissement, mes
enfants partent heureux à l'école. Mais où iront-ils au lycée ?
Il faudrait tout mettre en œuvre pour multiplier ce genre d'expériences."
Martine
Laronche
|