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les Premières Rencontres
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Premières Rencontres de l' Éducation citoyenne |
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(Réseau
des Écoles de Citoyens)
par
Didier MINOT
Nous
sommes rassemblés autour d'une affirmation centrale,
qui figurait sur le carton d'invitation :
"Pour
qu’un autre monde soit possible, il faut une autre éducation tout au long de
la vie". "Pour cela, comment permettre à chacun soit acteur de sa
propre vie et citoyen d’un monde solidaire ? ».
Beaucoup
de gens, beaucoup de mouvements travaillent
depuis très longtemps sur cette question. Ils ont accumulé une expérience
extraordinaire. Quelque part nous n'avons rien à inventer. Mais comment
transformer ces initiatives en un mouvement d'ensemble, comment l'éducation émancipatrice
peut devenir un objectif pris en compte et partagé par toute la société ?
Les
mouvements qui travaillent dans ce sens sont extrêmement multiples et divers.
Les raisons d'agir sont différentes selon les histoires et les convictions
politiques, philosophiques, religieuses. Les domaines d'intervention sont
divers. Nous avons ici des associations d’éducation populaire, des parents,
des enseignants et éducateurs, des associations de consommateurs, des
associations citoyennes, des militants de l’éducation à l’environnement,
à la santé, à la citoyenneté…, des associations d’insertion ou d’économie
solidaire, des représentants des collectivités et des territoires. RECIT s'est
crée autour de cette conviction que tous ces mouvements travaillent à leur
manière à l'émergence d'une société solidaire, d'un monde à finalité plus
humaine, et contribuent à un même projet avec des valeurs convergentes malgré
leurs différences. Ils peuvent se renforcer en se rapprochant.
Ces
rencontres se déroulent à Lille pour deux raisons :
-
Le Nord Pas de Calais est une terre de solidarité, avec une forte tradition
associative et solidaire, qui trouve ses racines dans l'histoire ouvrière. La
moitié des expériences présentes proviennent de la région
- Nous avons trouvé dès l'origine un appui décisif de la part du Conseil régional, sans qui ce projet n'aurait pas été possible, et des autres collectivités concernées, à savoir la ville de Lille et le Conseil Général. Cet appui fait écho au travail sur l'éducation à la citoyenneté fait par la ville et par la Région, notamment depuis 2001. Je voudrais les remercier ici en votre nom.
Il
y a urgence. Nous sommes nombreux à penser que nous allons droit dans le mur.
Au
niveau mondial
nous sommes confrontés à de multiples enjeux de survie de l'humanité et des
sociétés ou nous vivons : révolution de l'information, mondialisation libérale,
menaces sur l'écologie de la planète et l'espèce humaine, écarts croissants
entre les riches et les pauvres. Force des fondamentalismes religieux, logique
de guerre.
La
pression médiatique cultive la peur, le seul intérêt individuel, et
infantilise la société. Le système produit un conditionnement en profondeur
des représentations, de notre imaginaire, des consciences. La révolution de
l'information permet ce travail de conditionnement bien au delà de ce qu'on
pouvait faire dans le passé. Cette éducation à rebours sollicite et souvent
obtient le consentement ou la résignation de ceux qui la subissent. Jean Pierre
LE GOFF a parlé de barbarie douce. Nous devons expliquer pourquoi les gens
acceptent leur propre domination et leur aliénation.
En
France nous sommes dans un processus de crise et de
bouleversements qui va en s'accélérant, notamment avec la politique menée par
le gouvernement. Celui-ci revient sur les fondements du rôle de l'Etat (sécurité
collective, partage de la richesse, libertés publiques). L'ensemble des mesures
prises constitue une véritable révolution libérale : il s'agit d'instaurer
une nouvelle société et de nouveaux rapports sociaux. Ces changements ont été
préparés depuis 20 ans par une longue série de défaillances et d'abandons, y
compris de ceux qui auraient du se battre, et par un rapport de forces
globalement défavorable faute d'avoir mobilisé les forces favorables au
changement d'alors. Cette évolution renforce aussi la contre-éducation
citoyenne. Faute de perspectives politiques, de plus en plus de citoyens se
replient sur l'individualisme, sont rejetés hors de la cité, ou rejettent des
institutions dévalorisées à leurs yeux. Le retrait de la moitié de la
population française du jeu démocratique, problème majeur en 2002, va
ressurgir dans deux mois avec les prochaines élections.
Nous
ne pourrons sans doute pas éviter tous les bouleversements qui s'annoncent.
Mais de grands bouleversements ne sont pas la fin du monde. Il faudra bien un
jour de reconstruire demain un monde nouveau, sur les ruines de celui qui est détruit
aujourd'hui. Ce pourra être un monde de barbarie, ou bien un monde solidaire,
si des citoyens sont à ce moment là capables de le construire. Nous avons à
préparer aujourd'hui les citoyens capables d'inventer un avenir incertain, de
construire un monde fraternel et solidaire. Cela veut dire former des citoyens
capables de réagir dans toutes les situations, tout en gardant le cap sur
l’essentiel.
De
multiples actions :
Chacun
de nous se bat à son niveau pour tenter de colmater des brèches, former
quelques personnes, agir là où il le peut. Nous sommes comme le colibri de
l'histoire que raconte mon ami Alex : Il y
a le feu à la forêt vierge. Tous les animaux s'enfuient. Sauf le colibri qui
va chercher une goutte l'eau dans son bec et va la verser sur le brasier. Les
animaux lui disent "pourquoi fais tu cela. Tu ne vas pas y arriver."
"Je fais ma part", répond le colibri.
Or
les grands rassemblements de ces dernières années nous ont appris que nous ne
sommes pas seuls. Des millions d'initiatives de par le monde sont porteuses de
solidarité, de partage. Au niveau interpersonnel, local, mondial, partout au
sein des territoires locaux, partout dans le monde des hommes et des femmes résistent
à l'exclusion, combattent l'injustice, suppléent aux carences des politiques
publiques par l'entraide et la solidarité[1].
Nous voyons que partout les résistances aux conditionnements sont fortes. La
petite action que nous menons a beaucoup de sens car elle se situe dans ce grand
courant mondial.
Ceux
qui résistent construisent déjà à leur échelle un monde solidaire, à
travers des actions parfois toutes petites. L'autre
monde à construire n'est pas seulement un à-venir, il est déjà là.
L'alternative ne se construit pas dans l'abstrait, mais à partir des pratiques.
Savoir cela nous permet de changer de regard sur la réalité, de voir les
choses moins noires, car la réalité ce n'est pas seulement le négatif, ce
sont aussi toutes ces actions concrètes qui vont dans le sens d’une société
plus juste et solidaire.
Toutes
ces initiatives forment ceux qui y participent, leur montre qu'un autre rapport
aux monde et aux choses est possible, leur fait expérimenter des projets,
d'autres relations, tout en se construisant eux-mêmes. Par exemple un travail autour d'une cantine scolaire, pour y introduire
le bio, peut être une formidable école de citoyenneté, comme à Alzen.
La
question qui nous est posée est : comment faire pour renforcer ce courant de création
sociale, permettre à chacun d'être acteur ? Quelle démarche éducative
facilite cette reprise de possession de soi-même ?
Nous avons la conviction que c'est en aidant à construire, en aidant à
faire qu'on pourra changer les comportements, car la critique ne suffit pas,
pour nécessaire qu'elle soit (la lucidité est la blessure la plus proche du
soleil). Une pédagogie active est possible dans l'action.
On
voit bien qu'une telle éducation ne relève pas seulement de l'école, ni de la
seule éducation populaire. La responsabilité est partagée par les médias,
les publicitaires, les élus, les parents, les producteurs de spectacle, les
vendeurs de jeux vidéo, etc…qui pourraient avoir un tout autre rôle dans une
optique de responsabilité partagée. La question de la formation des citoyens
est globale. C'est l'affaire de toute la société. Elle concerne tous les âges
de la vie. C'est pourquoi il est important d'avoir décliné nos rencontres en
une multitude d'ateliers avec une pluralité d'entrées (l'école, la famille,
l'éducation populaire, la consommation, les médias,.l’action publique…)
afin de voir quelle part chacun peut prendre dans la construction d'une
citoyenneté active.
Notre
nombre ici permet de savoir que chacun de nous n'est pas seul. Plus de 150 expériences
participent à nos échanges, dans des domaines très divers, toutes porteuses
d'une volonté de préparation des citoyens. Cela ne représente qu'une toute
petite partie des réseaux, des actions de terrain. Nous sommes donc
potentiellement très nombreux
Certaines
actions sont menées depuis parfois plusieurs décennies, qui sont riches d'expérience,
d'outils, de savoir faire. D'autres sont toutes récentes. Nous avons découvert
beaucoup d'expériences menées par des jeunes, qui inventent des formes
nouvelles et montrent que les cadres ne sont pas aussi immuables qu'on pourrait
le penser. La fécondation croisée vient de l'expérience des uns et de la créativité
des autres. Nous allons pouvoir au cours de ces rencontres expérimenter l'inter
génération des expériences. Il est important de se laisser questionner par
d'autres, qui sont différents même s'ils travaillent dans le même sens
Mais
il ne s'agit pas de mener 23 rencontres parallèles. Nous avons à croiser les
expériences et les réflexions, les raisons d'agir, pour voir dans quelle
mesure nous allons dans le même sens, où sont nos différences, ou sont nos
divergences, et déboucher sur des réponses convergentes à la question
"quels citoyens pour demain ?".
Ce
qu'on vient de dire montre que l’éducation n’est pas une technique. Elle
est nécessairement liée à un projet politique, éthique. Elle repose nécessairement
sur une démarche philosophique. Parler de d’éducation, c’est parler de
l’homme en société. La pédagogie est un moyen au service d’une finalité.
Notre premier sujet d'échanges est de voir, à travers la diversité de nos
actions, si les finalités sont convergentes.
Nous
avons constaté dès les premières rencontres de RECIT, des principes d'action
communs, qui constituent la charte de RECIT :
• Respecter les droits de l’homme et la dignité humaine, en dépassant
l’égalité formelle pour aller vers une égalité effective dans les
conditions d’accès à l’éducation, aux services, à la santé, à la
culture.
• Assurer à tous une liberté effective dans leur vie personnelle et
collective, une émancipation par rapport aux conditionnements imposées par la
société
• Développer des échanges équitables au service des hommes et de la
société
• Préserver les biens communs de l’humanité nécessaires aux générations
actuelles et futures, assurer les conditions de poursuite de l’aventure
humaine.
• Concevoir la solidarité non comme une assistance, mais comme une réciprocité
et une co-responsabilité de chacun envers tous, (des relations
interpersonnelles à une solidarité mondiale).
• Promouvoir des logiques de coopération et de fraternité, et non de
compétition et d’individualisme, l’égalité et la liberté ne trouvant
leur sens que dans un contexte de fraternité.
• Permettre à chacun de développer ses potentialités de don, de
partage, de non violence, et ce dès l’école, dans une optique de développement
personnel et de promotion collective, et non de compétition de tous contre
tous.
Ces
principes d'action renvoient à des valeurs communes. La valeur, c'est à la
fois ce qu'on mesure comme indicateur de la réussite d'une action. "Savoir qu'ils ont pour Dieu l'argent permet d'expliquer bien des
choses"", disait Gandhi des anglais. C'est aussi ce qui a du prix,
ce qui est vraiment essentiel. Ou est notre essentiel ? Ce sera notre premier thème
de réflexion commune. Nous espérons que ce travail, à partir de la diversité
des pratiques, permettra d'enrichir la réflexion, de montrer des contradictions
et des convergences et permettra à chacun à réfléchir dans la durée
Quelle
éducation répond-elle à ces valeurs communes ? Quelle éducation émancipatrice,
pour quelle libération, et pour quels citoyens ? La finalité est contenue dans
les méthodes. On ne peut pas imposer la participation avec des méthodes
autoritaires. On ne peut pas prétendre former des femmes chargées de famille
avec des réunions à 7h du soir. Comment et avec qui travaillons-nous ?
Il
ne s'agit pas pour nous d'éduquer une élite, façon collège de jésuites,
mais de développer une éducation pour tous, y compris ceux qui ne s'expriment
pas dans les formes qu’on leur propose. Pour ces 50% de citoyens qu’on dit
passifs, la non-expression est parfois un moyen d’exprimer leur indécision,
leur mécontentement, leur refus d'un discours qui prend les gens pour des imbéciles.
On peut être actif en ne s’exprimant pas. Comment instaurer des espaces de
confiance et restaurer une volonté de participation ? Vous êtes nombreux à
avoir des éléments de réponse à travers vos pratiques et les réflexions menées
sur les pratiques : où sont les obstacles, les blocages ? Comment les dépasser
?
L'objectif
n'est pas d'abord de transmettre des connaissances à des gens qui n'en auraient
pas, ni de fournir des recettes et des outils à des personnes qui les
absorberaient comme des buvards. Il est de permettre à chacun d’agir par lui
même, de retrouver une qualité de sujet libre (et non d'objet ou de
"public"), et d'agir avec d'autres, solidairement. Il est favoriser
une émancipation des personnes.
Nous
sommes dans des situations d’aliénation, où la plupart des gens sont
conditionnés par la vision d'eux mêmes que leur impose la société. Ils
portent cette vision en eux-mêmes alors qu’elle leur est étrangère. Cette
oppression ne touche pas que les pauvres ou les exclus, mais concerne toute la
société. Il faut apprendre à chacun à se libérer d'attitudes de dominant ou
de dominé. Pour certains cela veut dire reconnaître ses propres capacités,
oser penser par soi-même. Pour d'autres, qui croient tout savoir, et nous en
sommes souvent, cela veut dire apprendre à écouter, à respecter les autres et
à ne pas se croire porteur de la connaissance ou du salut du monde.
L'expérience
montre le potentiel que peut avoir la valorisation des savoirs et une pédagogie
qui s'appuie, comme le dit Marie Danielle Pierrelée[2].,
sur les centres d'intérêt de chacun, ses questions, au lieu de dispenser un
savoir uniforme. Cette pédagogie parie sur le positif, la qualité de l'être
humain, la richesse qu'il a en lui, et non sur sa peur ou son intérêt. Cette pédagogie
peut s’adresser à tous, et pas seulement à ceux qui ont été dès
l’enfance, dans leur famille, habitués à manier des connaissances théoriques .
En ce sens elle s’oppose à la vision libérale de l’éducation, qui mise
sur l’émergence « naturelle » de talents individuels et la sélection
des soi disant"meilleurs".
Cette
approche passe par une démarche dans laquelle chacun doit pouvoir s'approprier
le sens des mots, analyser les causes des phénomènes, trouver lui-même les réponses
aux questions qu'il se pose, ce que nous appelons construire ses savoirs. Cela
n'exclut nullement l'apport de connaissances, de concepts et de savoirs structurés,
mais en réponse à des questions posées et dans le cadre d'une pédagogie
active et du dialogue.
Ces
rencontres sont en elles mêmes un petit miracle. Alors que nous espérions 30
organisations participantes, et la rencontre d'une cinquantaine d'expériences,
nous sommes appartenons à 170 organisations et lus de 150 expériences vont se
croiser au cours de ces deux jours. Cela montre que ces rencontres répondent à
un besoin qu dépasse le besoin technique d'échanger les pratiques. Nous voyons
aujourd'hui que beaucoup à leur échelle sont en train de réinventer, entre
l’économie mondialisée et les individus, des lieux d’échanges, de médiation,
d’écoute. Il s'agit de rendre visible un espoir, né de nos pratiques, et
rendu réaliste par notre nombre. Nous ne sommes pas seuls. Comment faire connaître
plus largement cette réalité ? Comment agir dans la durée pour s'aider
mutuellement dans notre action? Comment appuyer, accompagner les actions qui
vont se développer, échanger les expériences et les méthodes ?
Cette
question que nous nos posons à notre petite échelle, c'est aussi celle que se
posent les promoteurs du forum social mondial[3]
A ce niveau là aussi, il devient essentiel de définir des méthodes d'appui
aux actions de terrain, d'organiser le travail de forums sociaux locaux et de
relier les expériences dispersées. Nul doute que nos rencontres, et le travail
de RECIT, peuvent constituer un laboratoire pour promouvoir des démarches réellement
émancipatrices.
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Voilà
un vaste programme et une grande aventure humaine qu’on peut résumer en une phrase : comment par l'éducation inventer de
nouvelles solidarités, au cœur même de la société d'aujourd'hui ? Nelson
Mandela a dit que l'éducation est l'arme la plus puissante qu'on puisse
utiliser pour transformer le monde. Alors nous avons une grande responsabilité.
Pour
finir, je voudrais remercier l'équipe de bénévoles qui a préparé ces
rencontres avec très peu de moyens, et tous ceux qui se sont mobilisés pour la
préparation des ateliers, l'accueil, l'hébergement -plus de 180 personnes au
total - qui ont mis leur engagement de cœur et leur force de conviction pour
que ces premières rencontres puissent avoir lieu. C'est eux que je vous
demande d'applaudir.
Didier
MINOT
[1] Cette réalité n'est pas mise en valeur par les médias. Il faut se lever tôt le matin ou veiller tard le soir pour en entendre parler
[2] cf. Marie Danielle Pierrelée "Pourquoi vos enfants s'ennuient en classe" coll. Pocket 2000. L'analyse va bien au delà du collège et concerne toute la société.
[3] Cf les récentes déclarations de Bernard Cassen