« Favoriser la réussite scolaire »

par Claude AZÉMA

au nom de la section des Affaires Sociales du CES présidée par Paulette HOFMAN

 

La performance d’un système éducatif se mesure à son pouvoir d’assurer la réussite scolaire de tous les élèves qui lui sont confiés, afin que chacun puisse valoriser ses aptitudes en s’épanouissant et s’insérer dans la société en y prenant toutes ses responsabilités.

 

Les Français, restent, dans leur grande majorité, persuadés que notre système éducatif est le meilleur du monde. Si l’on accorde quelque crédibilité en ce domaine aux études internationales, ce n’est pas exactement le cas : la France se situerait dans la moyenne des pays de l’OCDE, sans plus. Ce constat masque un fait plus grave : en dépit de la massification réussie de l’enseignement, la démocratisation de l’accès à la connaissance reste insuffisante et trop de jeunes sortent encore du système scolaire sans qualification.

 

Notre assemblée (*) a, dès lors, souhaité ré-interroger le concept de « réussite scolaire », pour établir un bilan - sans fard mais aussi sans a priori - de notre système scolaire et dégager des axes pragmatiques et novateurs qui pourraient permettre d’assurer l’accès de tous à la société du savoir.

 

I UN DÉFI CONSTANT

Produit d’une longue histoire dont les conséquences restent aujourd’hui encore marquées, le système scolaire français se trouve confronté à deux objectifs difficilement conciliables : le premier, explicitement énoncé, est de cimenter la  cohésion sociale en voulant assurer la réussite de chacun. Le second, latent, est d’opérer et de légitimer une différenciation qui conduira les jeunes vers des situations professionnelles et sociales inégales.

Le legs de l’histoire de l’école

Le système scolaire français est profondément marqué par son histoire et les objectifs politiques qui lui ont été assignés depuis plus de deux siècles, au premier rang desquels la volonté d’affranchir l’école de la tutelle religieuse et de promouvoir une vision régalienne de l’école qui donne au Royaume puis à l’Etat les cadres dont ils ont besoin.

La IIIème République, si elle assure la démocratisation de l’enseignement primaire et marque sa volonté d’arracher les enfants au monde du travail précoce, jette les bases d’un élitisme républicain. Ainsi, Jules Ferry crée l’école du peuple, sans toutefois créer l’école unique. Ce dispositif perdure jusqu’au seuil des années soixante, malgré plusieurs tentatives de démocratisation. Le processus de massification de l’école, développé au cours des Trente Glorieuses et réalisé essentiellement entre 1980 et 1995, est loin de déboucher sur une démocratisation ; celle-ci bute rapidement, en dépit des réformes, sur le poids des facteurs socio-économiques et des stéréotypes culturels.

Une situation peu satisfaisante

Force est donc de constater aujourd’hui la permanence de fortes inégalités en matière scolaire : si les acquis ne sont pas négligeables, la composition sociale des élites n’a guère évolué. Les phénomènes sélectifs demeurent, qu’il s’agisse de la prééminence culturelle de l’enseignement général, de la dépréciation de l’enseignement technologique et professionnel et de mécanismes d’orientation fondés sur l’échec.

Des phénomènes ségrégatifs perdurent, au premier rang desquels des disparités géographiques non négligeables, des inégalités filles/garçons, la situation insatisfaisante des élèves d’origine étrangère ou encore l’insuffisante intégration scolaire de certains publics spécifiques. En dépit des objectifs ambitieux posés par la loi d’orientation de 1989, les sorties du système scolaire sans qualification demeurent un problème dramatique qui concerne encore environ 100 000 élèves chaque année ! L’échec scolaire est encore trop souvent traité par une externalisation des problèmes vers des filières spécifiques, voire par une certaine forme de relégation.

Un chemin important reste donc à parcourir pour assurer la démocratisation de l’école et l’égal accès de tous les jeunes à la réussite scolaire. Les comparaisons internationales confirment que, si le système éducatif français reste efficace, il y a place pour d’importantes améliorations.

Une ambition renouvelée

Depuis le début des années quatre-vingt, le niveau de formation des jeunes a connu une élévation sensible : le pourcentage des jeunes d’une génération obtenant le baccalauréat a doublé et les sorties sans qualification ont été réduites de moitié. Toutefois, ces améliorations quantitatives ont atteint un palier où elles stagnent aujourd’hui. Le défi est donc désormais d’engager l’amélioration qualitative du système afin de réduire l’échec scolaire et d’offrir à tous les jeunes une formation qui, répondant à leurs aptitudes et aspirations, leur permette la meilleure insertion dans la société et dans la vie professionnelle.

 

II - Quelle école pour la République ?

Des principes communs nationaux et une nouvelle conception de la « réussite scolaire »

L’action du système éducatif repose sur plusieurs principes dont la valeur doit être réaffirmée avec force, tels que l’ambition d’une école laïque construite pour tous et la volonté d’assurer, par l’école, la formation de citoyens préparés à la prise de responsabilités.

Dans ce cadre, l’école a pour finalité de promouvoir l’excellence de chacun et de tous. L’excellence ne saurait cependant, dans un contexte de multiplication rapide des connaissances, se réduire à la simple assimilation de savoirs. La notion d’excellence doit donc être redéfinie comme l’ambition de tirer le meilleur parti possible des aptitudes de chacun et de créer des conditions pour optimiser les capacités du jeune. Elle implique le refus des mécanismes d’échec scolaire, à travers la compensation des inégalités, particulièrement par les ZEP, et à travers la promotion d’une pédagogie nouvelle : valorisation des différentes aptitudes, méthodes progressives d’acquisition des compétences, travail collectif, reconnaissance des efforts et de la réussite, enfin restauration du plaisir d’apprendre.

Un cadre éducatif élargi

Cette nouvelle conception de la « réussite scolaire » implique également la promotion d’un cadre éducatif élargi.

Ainsi, outre l’expression et la responsabilisation des élèves qui doivent être favorisées, il est indispensable de promouvoir une véritable « co-éducation », c’est-à-dire une responsabilité d’éducation partagée entre l’équipe éducative et les parents, ainsi que les intervenants extérieurs à l’école (notamment en matière psychologique, sanitaire et sociale) et, plus largement, l’ensemble des acteurs institutionnels et associatifs. La synergie entre ces partenaires est indispensable pour améliorer, dans le cadre des contrats éducatifs locaux, la prise en charge globale du jeune par la « veille éducative » destinée à prévenir l’échec scolaire, par l’accompagnement scolaire et par le développement des activités péri-scolaires. Elle constitue également une nécessité impérieuse pour assurer, dans les conditions les plus normales possible, la scolarisation de certains publics spécifiques de jeunes.

L’interface école-entreprise, dimension essentielle qui existe déjà à travers les dispositifs de stages en entreprise et d’apprentissage, appelle de même un renforcement des partenariats.

 

III - Les leviers pour l’action

Pour atteindre ces objectifs, l’ambition de notre assemblée est d’identifier des leviers d’action permettant de passer de l’école obligatoire pour tous à la réussite pour tous dans l’école obligatoire.

Les contenus d’enseignement, les méthodes et les conditions de travail

Une action volontariste doit être engagée sur les contenus d’enseignement, afin de redéfinir ce que l’on attend des compétences à acquérir pendant la scolarité obligatoire et de permettre ainsi à chaque jeune d’acquérir les savoirs fondamentaux qui lui seront nécessaires tout au long de sa vie sociale et professionnelle. Une place renforcée doit ainsi être donnée à la lecture et à l’expression écrite et orale, à l’apprentissage précoce des langues étrangères, à l’éducation civique ou à la dimension européenne des programmes, en permettant une diversification limitée des contenus. De même, la structuration des parcours de formation en filières, le plus souvent étanches, appelle des mesures en faveur d’une diversification progressive des parcours, avec la possibilité d’aller et retour.

L’évolution des méthodes pédagogiques doit accompagner l’évolution des contenus, en proposant une pédagogie différenciée, fondée davantage sur la notion de « projet », l’aide individualisée, une place importante accordée à l’évaluation formative des élèves et à la mise en situation des jeunes.

Notre assemblée estime que des progrès devront impérativement être accomplis dans l’organisation du travail, qu’il s’agisse des rythmes scolaires, de la taille des classes ou des conditions de travail au sein de l’école pour favoriser les apprentissages.

Les outils de gestion du changement

En ce qui concerne la méthode pour y parvenir, notre assemblée a pour ambition de se garder à la fois de l’immobilisme et de la tentation du bouleversement qui ne permettraient pas l’adaptation souhaitée du système scolaire. Pour elle, les outils du changement reposent sur une analyse préalable des objectifs à atteindre, sur une évaluation partagée des mesures déjà mises en œuvre depuis la loi d’orientation de 1989 ou occultée, et sur l’identification de leviers d’action pragmatiques, avec une plus grande liberté d’innovation.

Un approfondissement de la déconcentration administrative en matière d’éducation est également une voie majeure, en particulier dans le cadre d’un projet d’établissement contractualisé et de l’instauration progressive d’un véritable « espace éducatif local ». La formation des enseignants, initiale et continue, et la manière dont ils sont évalués, doivent, pour leur part, traduire une ambition renouvelée de professionnalisation et répondre aux besoins, quantitatifs et qualitatifs, de recrutement.

 

IV - Les complÉmentarités necessaires pour assurer l’accès de tous à la société du savoir

Les axes de proposition du Conseil économique et social tentent enfin de mettre l’accent sur les complémentarités qu’il sera indispensable d’établir dans l’avenir afin de favoriser l’accès de tous à la société du savoir.

Les nouveaux défis de la société du savoir

Comme l’a rappelé l’Union européenne, et en particulier le Comité économique et social européen, l’humanité est confrontée à un accroissement accéléré des savoirs. Pour y répondre, l’Europe fait le pari de l’élévation du niveau de qualification et de l’amélioration des compétences par la capacité à apprendre tout au long de la vie.

Ceci impose désormais de considérer l’orientation des jeunes comme un investissement de l’ensemble de la société et d’en améliorer fortement les conditions par une meilleure fluidité des parcours de formation, grâce à des passerelles largement ouvertes entre cursus et à une meilleure reconnaissance des acquis scolaires.

L’articulation formation initiale / formation tout au long de la vie

La formation tout au long de la vie est indispensable pour faire entrer la France et l’Europe dans la société du savoir et permettre à chacun de trouver sa place au sein de cette société. La capitalisation et la validation des acquis scolaires, professionnels et de l’expérience est, à cet égard, une démarche à approfondir pour mieux articuler formation initiale et formation continuée.

par Claude AZÉMA

au nom de la section des Affaires Sociales du CES présidée par Paulette HOFMAN

 

 (*) Conseil Économique et Social