Réflexions sur la
contribution de Françoise Clerc.
Par Olivier
MASSON
Cette analyse et les propositions me
paraissent remarquables, puisqu’elles reprennent la problématique du projet de
collège unique accepté par la société, au-delà même du consensus apparent entre
la gauche et la droite depuis trente ans. Comme le montre Antoine Prost dans un
livre déjà ancien (L’enseignement s’est-il démocratisé ?), les
premières tentatives pour élargir le recrutement du collège se heurtaient à
l’hostilité ou au scepticisme des familles populaires. Aujourd’hui, elles
accourent même au lycée, ce qui est aussi parfois sources de nombreux
malentendus.
Il est très appréciable de voir que les propositions commencent par l’enseignement professionnel et l’initiation professionnelle qui doit s’adresser à tous les élèves. Pourquoi ne pas parler aussi de l’initiation à l’économie sociale et solidaire ? Les modèles professionnels explicites ou implicites de notre inconscient collectif sont ceux de la Révolution Industrielle : produire davantage pour un marché qui a tendance à se mondialiser. Sans rentrer dans les polémiques sur l’anti ou l’alter-mondialisation, on peut s’interroger sur les injonctions paradoxales formulées à l’égard d’adolescents – surtout les plus fragiles - : “ Tu feras probablement dix métiers dans la vie, dont cinq n’existent pas encore, mais choisis une voie de formation tout de suite ! De plus, il faudra que tu déménages souvent…”. L’économie sociale et solidaire part de ce qui est proche, amène à penser et vérifier les liens entre production et consommation. Elle pousse à mieux rémunérer le travail et à favoriser des emplois non délocalisables. Ce qui est vrai pour le café Max Havelaar, l’est aussi pour des maraîchers qui fournissent la ville proche en produits frais et en “ juste-à-temps ” ou bien pour une entreprise d’insertion qui recycle les vêtements usagés. Pourquoi continuer à penser l’économie avec le modèle de l’usine d’assemblage automobile, alors qu’on sait que les sous-traitants sont de plus en plus loin de ces usines. Il n’y a pas que la réflexion sur les métiers qui est à revoir ; c’est la place également de ces métiers dans des échelles différentes (locale, régionale, européenne, etc.)
Finalement, ce qui manque surtout à
l’argumentaire de Françoise Clerc, c’est la prise en compte des évolutions en
cours et qui n’ont que peu de choses à voir avec les politiques scolaires
nationales depuis trente ans. Avant de développer davantage, je voudrais
signaler combien la prise en compte des données de ce type risque de faire
perdre de la cohérence à l’argumentation ou de brouiller le message en terme de
communication extérieure. Si le grand public pouvait entendre que le
“ collège unique ” n’a jamais existé et qu’il faut que nous
articulions nos moyens aux finalités d’un collège pour tous, ce ne serait pas
si mal.
1.
Tout d’abord,
ce qui a changé, c’est l’environnement des adolescents. La
multiplication des écrans, d’abord, et du temps passé en moyenne par les
adolescents, en dehors du temps scolaire. On peut penser à la télé dans la
chambre ou à l’ordinateur personnel. Mais surtout, ne généralisons pas !
Chaque famille a ses régulations, et ses malentendus. Mais comment se fait-il
que le collège ne se donne pas les moyens d’une véritable éducation à
l’image ? L’approche pluridisciplinaire est nécessaire. On en est souvent
loin, d’autant que les enseignants sont parfois démunis ou ignorants face aux
évolutions de l’internet ou du développement des bouquets de chaînes :
aspects psychologiques, juridiques, usages sociaux, y compris dans leurs
dimensions internationales. On peut aussi s’interroger sur ces parents intermittents
pour des tas de raisons que l’école ou la société n’a pas à juger :
horaires décalés, alternance de périodes d’activités et d’inactivités, ruptures
du lien familial, travail au loin, etc. Là aussi, ne généralisons pas ! la
lecture de livre de Laurent Ott Les enfants seuls est, de ce point de vue, très stimulante.
2.
C’est bien la
question des relations entre l’institution collège et les parents qui
doit être posée. L’Education Nationale depuis sa fondation il y a plus d’un
siècle s’est construite en opposition avec les parents. Le philosophe Alain
déclarait : “ Il faut libérer les enfants de l’amour de leurs
parents ”. Cela ne signifie nullement qu’il faille culpabiliser les uns ou
les autres – avec la certitude in fine de tomber dans les travers de la
fatalité sociale que dénonce justement Françoise Clerc. Les parents sont-ils
considérés comme des consommateurs ou pire, des démissionnaires ? Ou bien
comme des citoyens à part entière, intéressés à l’éducation de la génération
suivante ? Une réflexion sur le fonctionnement institutionnel serait
utile, notamment l’information sur la constitution des classes et les modes de
régulation…
3.
Se pose enfin
la question de la professionnalité enseignante, ou plus exactement de la professionnalisation,
qui a connu une étape importante il y a un peu plus de dix ans avec la création
des IUFM, et qui n’est pas achevée. Il est normal que cette question vienne à
la fin, dans une réflexion sur le collège. Mais ne l’oublions pas, car le réel
nous rattrape vite : déficit d’enseignants déjà prévisible ;
turn-over élevé d’enseignants dans certains collèges – ruraux comme urbains –
C’est dans le cadre de la professionnalisation que se situe ma contribution sur
les groupements d’élèves, contrairement à ce que le titre pourrait laisser
penser. Elle rejoint d’ailleurs les propositions 4 et 5 de Françoise Clerc,
même si la porte d’entrée est différente.
Olivier MASSON
Professeur d’Histoire-Geographie (et ECJS)
en Lycée