Entretien de Charles Rojzman, psychothérapeute social,

avec Armen Tarpinian, directeur de la Revue de Psychologie de la Motivation.

 Extraits :

Ch .R..« … j’ai découvert petit à petit le poids de l’institution et son caractère pathogène : qu’il est vain de vouloir que les individus deviennent plus ouverts, tolérants, sociables, s’ils continuent à vivre dans une institution dont le système hiérarchique et compétitif inadapté favorise la peur et non la sociabilité. Je me trouvais face au paradoxe soulevé par Edgar Morin : « Comment changer l’être humain si on ne change pas les institutions ? Comment changer l’institution si on ne change pas les êtres humains ? » L’idée m'est venue de créer des environnements qui donneraient aux individus qui le veulent la possibilité de changer et de créer des dispositifs qui leur permettent d’agir sur les institutions

… L’école aujourd’hui est malade et par là même pathogène, car elle n’a pas encore été vraiment capable de s’adapter aux changements de l’environnement. Autrefois, entre les enfants et l’école il y avait un contrat, implicite ou explicite, mais il y avait un contrat. Aujourd’hui avec la massification de l’enseignement, ce contrat n’existe plus. L’école fonctionnait en accord avec une certaine forme de société ; elle a été révolutionnaire à un moment de l’histoire en proposant de substituer aux hiérarchies féodales des hiérarchisations par le mérite. Cette école a permis de créer et d’accompagner la société industrielle avec ses hiérarchies contestables, mais qui fonctionnaient tant bien que mal. Son but déclaré n’était évidemment pas de favoriser l’échec, mais en exacerbant la compétition des gagnants elle crée des perdants.

: Il y avait des échecs individuels, mais globalement ça se régulait à peu près. Aujourd’hui ceux qui sont en échec à l’école n’ont plus de place dans la société. Ils ne peuvent plus être tout naturellement paysans ou ouvriers. Cela provoque un grand sentiment d’inutilité sociale. Le système est en panne et doit changer. Bloquée face au changement, l’école devient pathogène. Voilà l’exemple d’inadaptation d’une institution qui crée de la peur, de l’agression et de la violence. Et beaucoup d’humiliation évidemment. Quand vous êtes rejeté par l’école et que vous n’êtes plus rien, vous compensez par la délinquance ou l’exaltation des identités, par exemple. La violence et la souffrance qui en résultent inciteront-elles à créer les conditions d’un véritable changement ?

… Comment peuvent-ils (les enseignants) utiliser avec les enfants les ressources inspirées de près ou de loin par la psychothérapie ? Comment par exemple apprend-on aux enseignants à créer une dynamique de groupe qui soit favorable réellement à la sociabilité ? L’école en général ne sait pas travailler avec des groupes. On n’apprend pas dans les IUFM à créer un contrat avec des élèves. Pourquoi ? Moi par exemple j’ai acquis un savoir-faire qui me permet de travailler avec des gens qui ont toutes sortes de points de vue et qui n’ont pas forcément la même volonté de travailler ensemble. Ça on peut l’enseigner aux enseignants. Ça demande une qualification particulière.

A.T. : Les enseignants disent : on ne va pas dans les IUFM pour qu’on nous embête avec de la dynamique de groupe.

C.R. : Oui, parce que cette dynamique de groupe est complètement déconnectée des questions des enseignants. Par exemple ils se plaignent que dans les IUFM on ne les aide pas à répondre aux questions les plus courantes : comment fait-on dans une classe quand un enfant se lève et insulte le professeur ? Dans mes groupes de travail, il y a des gens qui m’agressent. S’ils le font c’est qu’il n’y a pas eu auparavant de travail de contrat avec le groupe. Ce que j’appelle un travail de contrat, c’est comment faire émerger les résistances, les refus, les doutes, les peurs, pour qu’on les mette sur la table et qu’on dise : une fois qu’on sait tout ça, comment travailler et avancer ensemble ? Il faut apprendre aux enseignants à quitter un système patriarcal dans lequel l’enseignant représente l’autorité qui sait et régit tout et à entrer dans un système où l’autorité intègre la coopération et ne se considère plus comme la seule source d’information. C’est vrai aussi des autres secteurs sociaux et politiques. Aujourd’hui l’autorité n’est respectée comme légitime que si elle est respectable. Un policier n’est pas respecté parce qu’il est policier, mais parce qu’il est un bon policier. De même un professeur, ou un père. Le système patriarcal a disparu. Aujourd’hui quand vous allez chez le médecin, vous ne dites pas : il sait tout, moi je ne sais rien. Vous discutez. Le bon médecin aujourd’hui c’est celui qui écoute, accepte le dialogue, les questions.

…Il y a des choses très simples. Je peux en huit jours enseigner à des enseignants à devenir capables de former un groupe dans lequel tous les élèves vont coopérer et travailler ensemble. Sinon, sans aucune connaissance de la dynamique de groupe, ils vont se retrouver en face d’un groupe qui va raviver les peurs de base et déclencher des systèmes de défense. Il va y avoir création de sous-groupes. Ils vont entrer en guerre les uns avec les autres, avec des phénomènes de leadership, des dominants, des rebelles. Les classes c’est aussi ça. J’assurais la formation d’un groupe de professeurs dans un collège de Seine-Saint-Denis, à la suite de quoi ils ont décidé de partir en vacances avec les plus mauvais élèves en mathématiques et de passer 15 jours à faire des maths. Ils ont utilisé la vie de groupe dans le sens que j’ai dit, et établi avec les élèves un contrat. Dans le système ancien on ne proposait pas de contrat. jamais personne ne m’a expliqué pourquoi il fallait faire des mathématiques, je n’avais qu’à avaler le programme. J’ai refusé, je n’ai jamais appris les maths. Ici, travaillant sur les deux registres du groupe et du contrat, les enseignants ont obtenu des résultats étonnants. Toute la classe s’est passionnée pour les mathématiques. »