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Le
collège unique
Une
question d’avenir pour notre société
par Odette BASSIS
La mise en cause du collège unique est
à coup sûr l’un des symptômes majeurs d’une crise grave de la démocratie
dans notre société. Crise d’autant plus aiguë qu’elle touche une
tranche d’âge, l’adolescence, au cours de laquelle se profilent pour
chacun capacité d’autonomie et de socialisation dans leurs modalités concrètes
et donc dans les représentations et comportements tenaces qui en découlent.
Ce n’est pas par hasard qu’au collège,
souffrances et désarrois se vivent de toutes parts : chez les élèves,
enseignants, parents, pouvoirs publics… jusques et y compris dans des
passages à l’acte. Mais les moyens envisagés s’attachent plus à
sanctionner les fauteurs de trouble qu’à chercher ce qu’il devient urgent
d’interroger et de transformer.
Il faut reconnaître que le collège
unique, dans le prolongement de l’école primaire, et aussi profondes et
diverses que soient ses insuffisances, est le seul lieu public institutionnel
susceptible de contribuer à un certain brassage social des jeunes. Il assure
le maintien d’une scolarité dont l’obligation fut obtenue de haute lutte
pour la mise en acte de l’égalité des droits.
C’est à ce titre que le collège
unique, en son principe, doit permettre de faire face à :
·
la déscolarisation massive de milliers
de jeunes où les plus concernés sont en priorité les enfants des couches
populaires et en particulier ceux des immigrations et des anciennes colonies.
·
l’accroissement de clivages et
ressentiments culturels, sociaux, sources de désespérance et de violences.
·
la banalisation et surtout la légitimation, chez les
jeunes et chez tous, d’une ségrégation de fait.
Certes,
le collège doit être pour tous, élèves et enseignants, un espace sans
menaces. Mais ce n’est pas en systématisant des miradors, des grillages ou
des caméras de surveillance, en lieu et place de relations humaines éducatives
et coopératives, que les collèges vont donner sens à leur pédagogie et les
adolescents à leur avenir. C’est de transformations dont le collège a
besoin, et non d’enfermement et de sélection accrue.
Aborder
de telles transformations doit pourtant éviter la fausse alternative qui
conduit à penser soit que tout vient de la société, hors l’école, soit
inversement qu’il suffit de changer l’école pour que tout change. Risque
soit de minorer la place du pédagogique soit de tomber dans l’illusion pédagogiste
quand il s’agit d’affronter les changements possibles dans une dialectique
où ne sont évacués ni ce qui se passe après ou hors les cours, ni ce qui
se passe dans les cours et la vie scolaire.
De
toutes façons demeure incontournable la nécessité de transformations qui
abordent de face la fonction première de l’école qui est la
transmission des savoirs, une transmission des savoirs non pas coupée mais en
relation avec la formation à la citoyenneté.
Il
s’agit d’interroger la transmission des savoirs et formation à la
citoyenneté non plus seulement dans leur prescription de principe, mais dans
leur inscription dans des pratiques qui, seules, peuvent leur donner corps. Or
la crise actuelle du collège, dans son vécu au quotidien, témoigne combien
c’est précisément au cœur de la contradiction entre intentions affichées
et décisions concrètes que s’accumulent colère ou découragement,
culpabilité ou passage à l’acte, aussi bien chez les jeunes que chez les
adultes. C’est au cœur des pratiques, délibérées ou subies, conscientes
ou conditionnées, que sous
couvert de problème scolaire, les problèmes de société sont vécus et intériorisés
par chacun comme blessure intime et parfois impuissance désespérée.
Blessure et impuissance qui relèguent paradoxalement à une place seconde
l’interface décisive entre principes et réalités, particulièrement
concernant savoirs et citoyenneté.
Et
là, une querelle, aussi meurtrière qu’inutile, place dans un affrontement
stérile ceux qui veulent centrer l’école sur les « savoirs purs
et durs » et ceux qui veulent placer les élèves au centre de l’école.
Cloisonnement entre une transmission « exclusivement soumise aux
logiques de contenu » et par ailleurs une dépendance des contenus
à un « puérocentrisme » prétendument réducteur
d’exigence[1].
Il est urgent de faire tomber les murs faussement érigés entre savoirs et élèves,
parce qu’ils cloisonnent transmission des savoirs et apprentissage de la démocratie,
vie scolaire et formation à la citoyenneté.
Des transformations sont
possibles, dans le quotidien des pratiques, dans la mesure où sont abordés :
• une autre conception de la culture et
des savoirs à transmettre
• un autre regard sur les potentialités
et l’activité des élèves
• une autre visée sur la formation à
la démocratie dans le champ même des pratiques de transmission, de vie dans
l’établissement, de l’ouverture vers le monde social, professionnel,
culturel.
• une transformation de la formation
des enseignants où les pratiques de formation soient cohérentes avec les
pratiques d’apprentissage
Une
conception forte des savoirs et de l’acte d’apprendre
• Culture et savoirs.
Il
s’agit de redonner sens aux savoirs prescrits des programmes et manuels qui
trop souvent tournent le dos aux clés pour comprendre, condition pour
apprendre[2].
Remplacer une « logique de restitution » par une « logique
de compréhension »[3].
Pour cela, faut-il revenir aux interrogations vivantes qui ont suscités et
traversés les savoirs, aux obstacles qu’ils ont dû franchir et aux
ruptures de représentation et de sens qu’ils ont crées, retrouvant en leur
essence le goût de l’aventure humaine dont ils sont issus.
Ce
qui est restituer aux savoirs scolaires les dimensions culturelle et émancipatrice
des savoirs savants dont ces derniers sont historiquement porteurs. Mais cela
peut prendre vie au travers des questionnements que les élèves eux-mêmes
peuvent être amenés à se poser quand, au cœur de situations-problèmes
authentiques, ils découvrent pour leur propre compte qu’apprendre relève
de défis – à leur capacité d’imaginer, de penser - qui valent la peine d’être
affrontés.
Inversement,
des définitions, résultats, théorèmes ou procédures, exposés et imposés
comme évidences, à retenir et reproduire, ne peuvent engendrer qu’ennui,
rejet par l’élève et bien entendu exclusion s’il ne s’y soumet pas.
Segmentés, cloisonnés, les savoirs ne peuvent que tourner le dos à la
formation d’une pensée à la fois complexe et vivante, critique et
constructrice sur le monde.
Cela
suppose un autre rapport à la notion de programme où le listage des
connaissances laisse par ailleurs une grande place au repérage de problématiques
conceptuelles ciblées, comme clés pour comprendre, et à propos desquelles
peuvent se décliner quantité de connaissances qui leur sont liées.
Mais
faudrait-il pourtant inclure dans les programmes scolaires des contenus
relatifs aux relations sociales (sociologie, psychologie, économie, écologie,
droit,…) ainsi que ceux d’une culture technique (non réduite seulement à
des technologies cloisonnées). Ce qui pose en son fond les principes d’une
« culture commune » conçue sur des problématiques-clés, mettant
l’accent au travers de ce qu’il y a à savoir, sur ce qu’il y a à
comprendre pour savoir. Une culture commune qui demeure, se faisant, en prise
sur les richesses d’une inter-culturalité féconde, condition d’une
formation à une citoyenneté ouverte sur le monde.
•
L’acte d’apprendre.
C’est dans les cheminements
suscités par les situations proposées, au travers des élaborations des élèves,
grâce aux différences et contradictions rencontrées dans les confrontations
que se construit, au cœur même de l’acte d’apprendre, la capacité à
argumenter, écouter, prendre en compte les différences pour concevoir
ensemble, ce qui constitue réellement les conditions d’un apprentissage à
un esprit à la fois autonome et critique, dans l’exercice d’un débat
constructif. C’est pourquoi une réelle pratique de construction des savoirs
implique dans ses processus une formation à la démocratie non pas seulement
par le savoir mais bien dans l’acte d’apprendre, dans
le savoir.
Il faut établir
un autre rapport au savoir où les savoirs vécus comme contrainte et ennui
par l’élève peuvent être découverts dans leur dynamique d’aventure
humaine, où chaque apprenant est confronté à ses propres représentations
et façons de penser. Des études montrent qu’une certaine hétérogénéité
des élèves, quand elle est prise en compte de façon positive, peut être
mise au profit d’un enrichissement et de la réussite de chacun. Une réussite
individuelle mais forgée dans une interactivité avec et entre apprenants où
est renversé un mode de transmission s’adressant de façon unilatérale à
un ensemble d’individus isolés, juxtaposés. Une réussite individuelle
mais issue d’apprentissages solidaires.
Bien sûr,
mettre en place des démarches de recherche autres suppose des conditions de
temps modifiées, où la pratique qu’une pédagogie seulement expositive cède
du temps au travail de problématisation. Ce qui ne réduit nullement la
mobilisation d’un niveau exigeant de penser, à partir de situations et de
documents mûrement élaborés et choisis.
Une
conception forte de la vie dans et hors l’établissement
Dans la vie de
l’établissement, il s’agit de considérer l’élève, tout comme
l’enseignant, non comme un simple usager ou consommateur mais comme un
acteur ayant des devoirs mais aussi des droits. Le collège doit pouvoir
offrir l’exercice de pratiques coopératives pour que s’établissent des
relations citoyennes à tous niveaux : participation au règlement intérieur,
élaboration du projet d’établissement, tenue des conseils de classe et
toute initiative concernant la vie collective dont l’élève est, de droit,
le premier bénéficiaire.
Mais encore
faut-il que soient constituées des équipes éducatives ouvertes, aux
pratiques coopératives effectives. Ce qui pose la question de la formation,
pour les enseignants et tous les acteurs de l’établissement, à de telles
pratiques.
L’élaboration
de projets, dans la mesure où ils deviennent des espaces d’élaboration et
de réalisation non pas seulement pour les élèves, mais avec et par les élèves,
trouve là une place de choix : projets inter-disciplinaires, relations
avec des professionnels ou avec des lieux sociaux d’activités multiples,
avec l’exercice de la vie municipale ou juridique, avec des créations
culturelles ou des activités de type international…
Transformer
la formation des enseignants
Le
problème du collège unique renvoie à un débat politique de fond qui pose
de toute évidence celui d’une transformation de la formation des
enseignants, tant initiale que continue, qui est à reconsidérer dans ses
contenus comme dans ses pratiques, l’enjeu étant de mettre en cohérence
les conceptions et pratiques de la formation des enseignants avec celle des
conceptions et pratiques d’une transmission et d’une vie scolaire finalisées
autrement.
Or de tels
renversements sont envisageables, de la construction des savoirs jusqu’à la
formation des enseignants. Car des forces sont là, potentielles ou déjà réellement
en acte. Des transformations sont possibles, parce que déjà amorcées, soit
auprès des jeunes les plus en difficulté soit auprès d’enseignants en
recherche et en formation. Reste toutefois à trouver les moyens d’une mise
en partage et du développement de telles transformations de pratiques, de
stratégies de formation, etc…Les Mouvements d’éducation nouvelle sont de
ceux qui en portent témoignage, au plus près des terrains, en même temps
qu’ils s’articulent avec les exigences d’une théorisation rendue
d’autant plus nécessaire[4].
Réalités
de terrain, à l’encontre d’imprécations seulement négatives sur l’école,
qui portent témoignage aussi que
de tels renversements, pour exister, supposent un préalable, éthique et
politique, décisif aujourd’hui, qui est de redonner confiance au
potentiel considérable qui existe dans notre société, pour peu que soit
avancé ce pari à la fois philosophique et réaliste :
« Tous
les jeunes, tous les adultes portent en eux des potentialités immenses,
souvent inemployées ou niées, pour penser, inventer, apprendre et agir
ensemble. »
Pari d’autant
plus indispensable qu’il va de pair avec la conviction qu’aucune
transformation d’avenir ne pourra se faire réellement sans les acteurs
principaux de l’acte éducatif, ni contre eux. Il appartient à tous de
rejeter tout retour aux vieux schémas qui montrent leur inadéquation aux
exigences d’une société où peuvent prendre sens l’égalité et la
solidarité.
Odette Bassis
Présidente
du Groupe français d’éducation nouvelle (GFEN)[5]
[1] Cf. la deuxième partie de l’ouvrage de J.-P. Terrail, De l’inégalité scolaire, La Dispute, 2002, qui expose, de façon simplificatrice et réductrice un tel cloisonnement alors que sont détaillés en première partie les termes du débat sur l’inégalité scolaire.
[2] La notion et la pratique courante de « transposition » - entre savoirs savants et savoirs scolaires – doivent être ici repensées.
[3]
Pour reprendre l’expression de S.Johsua dans « Une autre école est
possible ! » (2003, La discorde, édit.Textuel)
[4] Cf. une explicitation de telles pratiques et de leurs conceptions dans O. Bassis Se construire dans le savoir », à l’école et en formation d’adulte, (ESF,1998) ainsi que dans les ouvrages du Groupe français d’éducation nouvelle (site web : www.gfen.asso.fr)
[5] Ce texte est issu d’un léger remaniement d’une position adressée par le GFEN à la presse et aux organisations syndicales ou pédagogiques, à propos du collège unique.