CONTRE UN MUNICH ÉDUCATIF


Contribution de Bruno MATTÉI


 Le collège unique, cet « obscur objet » d’un désir d’école démocratique est-il en train de vivre ses dernières heures ? Tout semble l’indiquer, si l’on sent tient aux déclarations du Ministre de l’Education Nationale, quelque soit le langage controuvé dans lequel il enveloppe ses propos. Il est vrai que cette décision était en quelque sorte préparé par l’enquête FSU-Sofres du 20 novembre 2002, qui avait fait apparaître, ce qu’on savait déjà au demeurant : à savoir que les enseignants dans leur majorité ne croient plus au collège unique. De la même façon qu’un sondage Ipsos-Libération avait montré en mars 2001 que plus de la moitié des enseignants ne croient plus que l’école puisse réduire les inégalités. Quant aux syndicats, ils se montrent pour le moins embarrassés et circonspects, c’est le moins qu’on puisse dire. Tout paraît prêt désormais pour la signature d’une sorte de Munich éducatif. Se peut-il qu’une résistance puisse s’organiser pour faire valoir des arguments, et en particulier la régression éducative et politique que représenterait l’abandon en rase campagne du projet d’un collège unique.

 

I – Le collège unique, cet « obscur objet »…

 

Bien entendu on aura raison de dire que le collège unique n’a jamais été vraiment ce qu’on avait annoncé et qu’il a surtout été pendant près 30 ans un objet imaginaire. Chacun sait que lorsque les élèves « hétérogènes » se sont retrouvés sur les mêmes bancs de classe, les apprentissages ont été conduits selon des contenus, des programmes et des formes pédagogiques conformes aux exigences du palier supérieur, soit le lycée général et les voies de l’excellence qu’il représente aux yeux de tous. Si bien que la culture scolaire proposée sous l’enseigne du collège unique convenait parfaitement aux enfants des classes sociales promises à la « méritocratie » républicaine. Ce qu’on appelle parfois aussi « l’élitisme républicain ». Bien sûr, les barrières invisibles de la culture et des codes n’ont pas manqué de maintenir voire d’aggraver, singulièrement dans le goulot du collège unique, les inégalités socio-scolaires. Et de vider de tous sens le slogan républicain de « l’égalité des chances » ou plutôt de le faire apparaître pour ce qu’il était en réalité : un mythe et une imposture.

Sans oublier le travail de sape qui n’a jamais cessé derrière l’enseigne du collège unique pour regrouper les promis de la méritocratie dans les « bonnes classes » selon des hiérarchies de filières et d’options. Et on sait que pour accomplir ce genre de délit d’initié les parents-enseignants n’ont pas été les moins zélés, ni les moins habiles. « L’hétérogénéité » des élèves a t-elle jamais été accepté autrement qu’en paroles ? Tout signale aujourd’hui que, dans les faits, elle est perçue et vécue comme un obstacle, un pis aller, sinon comme un calvaire ou un fardeau pour de plus en plus d’enseignants, mais qui pour leur décharge n’ont jamais été préparés à vivre les situations inédites créées par l’ouverture de ce nouveau collège.

Cette situation interroge bien entendu la réalité des mots : « unique » et « démocratique » et les fondements sans doute biseautés sur lesquels le projet s’est appuyé.

 

II – « Une culture commune » toujours introuvable…

 

Pendant 30 ans on a évité de se poser la seule question qui aurait dû importer. Si on voulait vraiment un collège unique, un collège pour tous, alors il fallait inventer une nouvelle culture scolaire. Soit une culture commune ou « commun » ne soit pas un mot ambigu ou creux, mais prenne un sens à la mesure des enjeux et des défis que l’on s’était donnés. Il faudrait passer un peu de temps pour essayer de se mettre d’accord sur ce qu’il faut entendre par « culture commune ». Maints débats ont déjà eu lieu sur ce thème mais plutôt en cercles restreints. Je ne prétends pas les refaire ici. Mais juste tenter une approche pour espérer un consensus minimal qui ne fasse pas injure ou parjure à cet idée de culture commune nécessaire à penser pour configurer un vrai collège unique.

Quelque soit le sens philosophique, anthropologique ou classique que l’on donne au concept de culture, il me semble que, rapportée à l’école et à l’éducation, une culture scolaire ne peut pas concerner seulement des savoirs et des habiletés cognitives, mais désigne aussi des valeurs partagées ou partageables, qui disposent les élèves vers une façon d’être et d’apprendre, conforme à une institution démocratique. Et ces valeurs, elles ont été énoncées dans des textes, des déclarations qui devraient faire sens et orienter nos pratiques. La culture scolaire doit nécessairement rappeler et s’engager dans ces valeurs, pour les transmettre ou les laisser filtrer dans toutes les pratiques d’enseignement. Si elles sont ignorées ou reléguées ou même seulement affadies, qu’en est-il alors du collège unique et démocratique ? On pourra toujours parler d’une culture qui s’engage à donner à tous un « savoir minimal ». Mais les savoirs ne suffisent pas pour remplir la notion de culture.

Quant au mot : « commun », il suffit d’ouvrir le dictionnaire pour constater que commun est ce qui concerne tout le monde, sans exception, et non pas ce qui peut être rapporté à un groupe d’appartenance ou d’affinité. Une éducation démocratique s’engage à créer ce commun qui n’est pas donné, en faisant lien et communauté, par l’ensemble des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être qu’elle transmet.

« La culture commune » appliquée au collège, mais pas seulement au collège, concerne donc les valeurs à partager pour apprendre et exister sans exclure et sans s’exclure. La démocratie, qui relève d’une exigence éthique, implique l’inclusion de tous et donc une éducation qui exclut d’exclure et de désaffilier les enfants. Force est de constater que le collège unique en particulier qui devait représenter une avancée démocratique s’est refusé aux apprentissages de type nouveau qu’il aurait fallu inventer. Il n’a pas fait ce choix éthique et politique qui lui a paru sans doute trop audacieux, car il remettait en cause des positions de pouvoirs et d’intérêts. Il touchait sans doute aux fondements psychiques, sociaux et culturels et aux limites actuelles de l’homo modernus démocraticus. Il faudrait passer un peu de temps pour mettre à jour la vision du monde et en particulier le paradigme de la compétition permanente et généralisée des sociétés contemporaines pour comprendre en quoi le collège unique, pris dans la nasse de ce paradigme, n’avait à peu près aucune chance de produire ce que son enseigne annonçait. Une approche anthropologique serait ici nécessaire pour comprendre dans ses profondeurs les grands gestes psycho-politiques, ignorés de leurs acteurs ou plus sûrement encore déniés, qui permettraient de rendre compte, mieux que de fausses polémiques ou de faux débats, de tous les aléas vécus depuis 30 ans.

Plutôt que de travailler sur tous les empêchements mentaux et sociétaux qui nous habitent, on a feint de croire, et on continue à le faire, que le collège unique n’était pas suffisamment unique parce qu’il manquait toujours et éternellement de moyens ou de formations encore insuffisantes, ou parce qu’il n’était pas assez imprégné « des bonnes pédagogies » individualisées, différenciées, croisées, actives, etc. ou que les intendances ne suivaient pas dans leur insondable pesanteur. Sauf que la question n’était pas ou pas uniquement et principalement là !

 

III – Questions et perspectives

 

Je voudrais pour achever mon propos, poser quelques questions et dégager, s’il se peut, des perspectives pour le débat et l’action.

1) Quelles seraient les conditions à réunir pour redonner consistance et vigueur à l’idée du collège unique ? Il me semble qu’il faudrait commencer par poser la question des fondements éthiques et politiques du projet démocratique d’école, pour l’instant affadi et affaibli, à l’image de la démocratie elle-même. Le collège, maillon faible du système éducatif comme on dit un peu trop facilement, n’est jamais que la partie émergée d’un iceberg politico-éducatif. La question ne concerne pas seulement le collège, car on pourrait se demander aussi s’il existe une école primaire unique. Car on sait bien que dès la petite école se mettent en place les mécanismes de sélection et d’orientation où l’on profile déjà les élèves pour leurs futures filières. En faisant ce qu’il faut pour « naturaliser » les intelligences, ce qui revient à faire intérioriser aux acteurs-élèves, enseignants, parents- la répartition hiérarchique des intelligences et des réussites, selon nos normes sociales et culturelles. Qui sont faut-il le rappeler des constructions historiques et conventionnelles.

 

2) Qu’est-ce qui nous empêche de nous centrer en priorité, car là est l’urgence,  sur cette exigence de refondation. Quels que soient au demeurant les éléments d’appréciation différents ou divergents, n’est-il pas essentiel de chercher à dégager une raison commune, propre à situer le collège unique sur des bases solides et non pas sur des fétus de mots et des mensonges ? Ce qui se joue là est, ni plus ni moins à mon sens, de réactiver un mot qui semble parfaitement oublié, sans doute parce qu’il ne fait plus sens, et porterait même plutôt à sourire de nos jours. Ce mot, ou plutôt cette expression, est celle : d’idéal commun. L’invocation d’un « idéal commun » figure pourtant, je le rappelle, dans le préambule de la déclaration universelle des droits de l’homme. Cet idéal était-il précisé devait être orienté et régulé par « l’éducation et la formation ». Et cet idéal est rapporté à ce qui le fonde et le justifie dans l’article 1er de la déclaration. Cet article 1er pose les deux valeurs séminales constitutives d’un concept universel ou universalisable d’humanité. Ces deux valeurs, je le rappelle, sont : la « dignité » de chaque être humain et donc des droits égaux pour tous propres à incarner cette dignité et la « fraternité » qui est posée comme condition de possibilité de cette dignité et de la mise en œuvre des droits égaux et indivisibles pour chacun. Il me semble que la refondation d’ordre éthique du collège unique devrait s’attacher à l’égale dignité de tous les élèves, aussi hétérogènes soient-ils, et à la fraternité comme principe des apprentissages et du vivre ensemble. Bien sûr cela est singulièrement exigeant. Mais prétendre s’en dispenser ou se déclarer accablé par les efforts ou les épreuves que suppose leur mise en œuvre n’est pas forcément un bon calcul.

3) Il me semble que le prix à payer pour éviter de regarder en face la réalité et de se poser les vraies questions est devenu tellement lourd et dangereux qu’il faudrait consentir à emprunter, mais c’est d’abord un choix individuel, une autre voie. La voie du discernement et du courage. Comment ne pas voir par exemple que les violences, dites scolaires et les incivilités, qu’on réprouve à juste titre, sont d’abord des comportements réactifs. Des comportements, comme le disait Péguy déjà en 1904, « de jeunes âmes qui ne sont pas encore habitués aux empiètements de la fraude ». La fraude, c’est ce qu’il appelait aussi le « mensonge scolaire ». Mensonge et hypocrisie aujourd’hui du collège unique qui promet la réussite et l’intégration de tous, mais pratique l’exclusion.

Il serait de courte vue de penser qu’en renonçant au collège unique, en reprofilant les élèves hétérogènes dans des filières, ou des systèmes d’alternance plus conformes aux talents tellement « particuliers » ! des uns et des autres, on va retrouver la paix. Certes « l’élitisme républicain » et « l’égalité des chances » penseront s’en être sorti la tête haute. Sans voir qu’elles ne sont plus que jamais que le cache-misère de la ségrégation scolaire et sociale. Je ne nie pas, en disant cela, toute la difficulté et toute la souffrance qui sont celle des enseignants aujourd’hui, d’autant que la majorité d’entre eux, plein de bonne volonté enseignante, n’est pas préparée à une pareille déroute. Et le réflexe, humain trop humain, consiste d’abord dans un premier temps à chercher à sauver sa peau et à battre en retraite. Mais n’est-il pas de la responsabilité collective d’une société de ne pas se contenter « d’avoir la paix », mais au contraire de construire une paix dans une société qui chercherait résolument à créer selon l’expression de Pestallozi au 18ème siècle « des écoles créatrices d’humanité », c’est-à-dire des écoles où l’on apprendrait à apprendre et à vivre non pas les uns à côté des autres et contre les autres, mais avec les autres par les autres et grâce aux autres.

  Il nous appartient de débattre de tout cela pour autant que nous souhaitions résister à ce que je n’hésite pas à appeler pour ma part un Munich éducatif, même si l’expression peut paraître outrancière à d’aucuns.

 

                 Bruno Mattéi

Professeur de Philosophie à l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres (I.U.F.M.) de Lille