Le collège unique : le
retour du refus ?
Contribution de Jean-Michel BARREAU
Le Refus moderne
Le collège unique fait actuellement l’objet d’un
refus franchement massif ou plus moins feutré. Le fameux « maillon
faible » du système éducatif fait de plus en plus figure de « maillon
qui va sauter », en quelque sorte. Les médias, les intellectuels, les
enseignants, les hommes politiques se plaignent, dénigrent ou rejettent.
Collège de l’échec scolaire, collège des illettrés, collège de la violence,
collège des incivilités, collège de la baisse de niveau, collège de
l’ennui : « Autopsie d’un échec », titrait récemment Le Monde de l’éducation. Chacun y va de
ses analyses et de ses propositions. Luc Ferry demande de défendre le
« principe démocratique » du collège unique tout en proposant des
dispositifs qui alternent « les enseignements généraux et la découverte
des métiers ». Dans son Manifeste
pour une école globale, le socialiste Jean-Luc Mélenchon réclame d’en finir
avec « le supplice du collège unique » et son modèle pédagogique
unique. Le Front national promet dans son Programme
pour gouverner un très brutale suppression du collège unique.
Sans doute peut-on prendre pour argent comptant
ces très contemporaines rejet du collège unique, pourtant celui-ci ressemble
fort à ce que l’on nous appellerons un « retour du refus ». Car le
collège unique a fait l’objet – c’est la nature même de son histoire – de très
nombreuses et très virulentes « réactions » au moment de sa mise en
œuvre, de la part de ses adversaires. Ces violentes oppositions se sont
exprimées à chacune des étapes de sa mise en œuvre.
D’abord, sous la Troisième
République de l’entre-deux-guerres au moment de « l’école unique » et
de la gratuité du secondaire que réclamaient Ferdinand Buisson les Compagnons
de l’université nouvelle, puis Edouard Herriot. Pour ces novateurs épris
d’égalité, l’école devait revoir les structures initiales de l’école de la
Troisième République. Ferdinand Buisson est le premier qui demandera de revenir
sur les deux ordres scolaires qui répartissent les enfants dans des classes
différentes : les unes « installées avec luxe », les autres
« ayant à peine le nécessaire », comme il dit. En séparant les
publics d’élèves, ces deux ordres scolaires initient « dès le bas-âge à la
notion et à la superstition de l'inégalité sociale ». L’ordre secondaire
doit être accessible à tous car, ce « complément d'instruction n'est ni un
luxe, ni une spécialité propre à quelques uns ». Les « Compagnons de
l'Université nouvelle » ces universitaires mobilisés pendant la guerre de
1914-18 vont donner - on le sait - à ce
premier brûlot démocratique de « l'école unique » une ampleur qui
sera à la mesure de leur engagement : « Les pères ont veillé dans les
mêmes tranchées, partout où cela est réalisable, les fils peuvent s’asseoir sur
les mêmes bancs ». Avec ses exigences de partage scolaire et sa volonté de
casser les parcours dictés par la situation sociale des parents, l’école unique
est la grande revendication qui va mobiliser les consciences. « Nous
voulons un enseignement démocratique. Tous les enfants de France ont le droit
d’acquérir la plus large instruction que puisse dispenser la patrie et la
patrie à le droit d’exploiter toutes les richesses spirituelles qu’elle
possède. » Tout le débat scolaire de l’entre-deux-guerres va tourner
autour du changement ou du maintien de ces structures initiales. La gratuité de
l’école secondaire sera la pierre de touche de ces exigences progrès et de
justice scolaire et sociale.
Les adversaires de ces
mesures à venir s’opposeront de toutes leurs forces à ces changements
scolaires. D’abord, il refuseront l’égalité scolaire au nom des traditions et
de l’élitisme scolaire. Pour mieux « conserver » l’ordre scolaire
existant, ils prophétiseront tous les dangers possibles. Pourquoi instruire
davantage les enfants de paysans et d’artisans ? demande – la mort dans
l’âme - le très traditionaliste Paul Bourget, dans L’Illustration. La compétence manuelle serait-elle inférieure à la
compétence intellectuelle ? L’académicien oppose à tous ces
« novateurs soulevés d'enthousiasme » le tranquille refus de
celui qui croit dans la sagesse éternelle et immuable de ces paysans qui
« pénétrés des coutumes et des traditions locales » connaissent
« la vertu du sol, la qualité des bêtes, le jeu des saisons, les
caractères de leurs voisines et de leurs domestiques ». Ouvrir les portes
de l’école secondaire à ce peuple simple et modeste serait une insulte à l’idée
que l’on se fait de lui. Une trahison à l’égard de ce qu’il est :
« Avez-vous éprouvé, en regardant vivre ces hommes, qu'ils n'avaient pas
atteint leur plein développement, même s'ils savaient à peine lire et écrire
? ». La vénérable Revue Des Deux
Mondes pose la même question. Instruire davantage les plus simples,
certes ! Mais au nom de quoi ? Qui vaut mieux que l’autre ?
L’ignorant ou l’instruit ? L’homme de la charrue ou l’homme des bureaux ?
: « Entre le paysan que ses succès scolaires ont mué en fonctionnaire, et
le paysan fidèle à sa terre, qui l'aime et se fait comme aimer d'elle,
puisqu'elle paie son effort et lui rend ce qu'il met en elle de sueurs,
d'intelligence et de vertu, quel est l'échantillon d'humanité vraiment
supérieur? ». Les partisans de l’école unique affirment qu’instruire le
peuple c’est l’affranchir ? Non, répondent les conservateurs : instruire
le peuple, c’est le trahir. Ce n’est pas l’émancipation qui attend un peuple
trop cultivé mais l’arrachement, l’égarement, le désespoir. Car le risque, pour
les enfants les plus modestes est d’être happé par le mirage des études
supérieures. L’école secondaire ne serait pour eux qu’un miroir aux alouettes
qui ferait que ces âmes simples cesseraient de regarder du côté des métiers pour
se tourner vers celui des carrières. C’est sous cette pluie de résistances
réactionnaires que fut, finalement, acquise la gratuité du secondaire, de la 6ème
à la Terminale, en 1932.
Le « collège unique » de
René Haby ne recevra pas moins d’avanies conservatrices. Il est vrai que les
« propositions pour une modernisation du système éducatif » avaient
de quoi énerver ses adversaires. Le gros de la réforme se situe au niveau des
structures même du « collège » puisque celui-ci va se substituer au
C.E.S (collèges d’enseignement secondaire) et aux C.E.G (collèges
d’enseignement généraux) en les rassemblant et les fusionnant. Ce que l’on
appellera le « collège unique » recevra donc les élèves des écoles
primaires sans discontinuité et comprendra un « cycle commun » dans
lequel l’enseignement sera identique à tous les élèves puisque les filières
dans les classes de 6ème et de 5ème sont abolies. Du
point de vue des institutions scolaires, le changement est radical. Jusqu’à
présent, à partir de 1959 les différents publics scolaires avaient commencé à
se retrouver dans les 6ème et 5ème de transition de Jean
Berthouin. En 1963, les Collèges d’Enseignement Généraux de Christian Fouchet
accueillaient sous un même toit des publics scolaires différents tout en
restant dans des filières différentes au sein du même établissement. Avec René
Haby le « même toit » est maintenu, mais les filières disparaissent.
L’ancienne structure verticale par ordre du primaire et du secondaire issue de
la Troisième République qui perdurait peu ou prou encore sous la Cinquième
République laisse place à une structure horizontale par niveaux. Plus
généralement, l'architecture scolaire « distinctement et explicitement,
est une superposition de trois degrés : l'école élémentaire, le collège unique,
les lycées ».
« L’école unique »
d’Edouard Herriot avait fait trembler de haine et de peur les réactionnaires –
ceux qui refusent les changements et les partages scolaires en promettant tous
les dangers pour l’élite, le peuple et la culture en général. A plusieurs
décennies de distance « le collège unique » de René Haby connaîtra le
même sort. Jean-Marie Benoist et
quelques autres vont convoquer le coupable ministre à la barre de son tribunal
pour s’expliquer sur les « irréparables dégâts » que sa réforme de
l’enseignement aurait causés. Tel est le procès en 1980 : sur l’autel de
la démocratisation et de la modernité dont il se réclame, René Haby n’a fait
que sacrifier les grandes œuvres et la haute culture. Latin, grec, littérature,
philosophie, histoire sont ainsi passés à la trappe de cette
modernisation/paupérisation du système éducatif. Par exemple, l’histoire
enseignée au collège est devenue un désert culturel où une chronologie
désorganisée et des savoirs en miettes font office de nouveaux dogmes et de
nouvelles lubies éducatives. Ces livres de classe ne sont que des fatras de
notices, de textes et d’images qui font perdre aux élèves les grands repères et
références dont ils ont besoin. Ils font de ces enfants des « gueules
cassées de l’histoire » qui iront rejoindre la cohorte du « lumpen
prolétariat culturel » que ne manquera pas de produire cette école Haby.
Il en va de même pour l’enseignement du français. Où sont les Ronsard, les
Racine, les La Bruyère qui faisaient l’orgueil de l’enseignement
secondaire français ? Ces grandes icônes de la culture classique ont disparu
derrière les dessins racoleurs et démagogues des BD dont se réclament les
« pédagogues de l’immédiat » (ceux-là mêmes qui parlent
« d'expression libre » et de « spontanéité créatrice »). Ce
sont Astérix, Tintin et les héros d’émissions télévisées comme Casimir et Mlle
Zouzou qui règnent en maître désormais dans la littérature scolaire, balayant
l’écrit et le récit, supports pourtant essentiels de l’imaginaire enfantin.
Quant aux humanités, elles sont en pleine déchéance au détriment des
mathématiques modernes. Des élèves qui se destinent à l’histoire ou à la
médecine devront passer sous ces fourches caudines qui leur seront inutiles. Et
dans le
pays de Voltaire, on oblige en quatrième de futurs grammairiens ou latinistes à
mettre la main au compas et à la clef à molette au nom d’un enseignement
technologique. L’école secondaire de René Haby est décidément une école
d’incultes fermée à son patrimoine culturel : « Combien d’élèves de troisième,
voire de première ont entendu aujourd’hui parler de Zadig ? ». Et c’est
du haut de ce « champ de
ruines » qui risque de faire apparaître la réforme Haby comme
« l’échec pédagogique le plus retentissant du monde occidental » que Jean-Marie Benoist prévient
ses contemporains : « Il est temps de crier <au secours> ».
L’extrême droite sera au premier rang pour refuser la réforme
Haby. Le ministre de l’Education nationale de Valéry Giscard d’Estaing ne fait
que vivre « l’éternel drame des démocrates » qui veulent soumettre
les faits à leurs principes mais « se cassent immanquablement le nez sur
la vitre des réalités », dit le journal Rivarol. Il est vrai que « l’hebdomadaire de l’opposition
nationale et européenne » en voulait beaucoup au ministre giscardien et à
sa « démocratisation de l’enseignement » par son « collège
unique ». Solidement arque bouté sur l’idée aristocratique d’un lycée
réservé à l’élite, le journal ne voit dans cette démocratisation scolaire en
cours qu’une « communisation de l’enseignement » objet de toutes les
décadences à venir. Car le grand drame
de l’école de René Haby, dit-il, c’est qu’elle ouvre ses portes « … à tout
le monde, aux capables comme aux incapables ; à vrai dire surtout aux
incapables ». Jadis, on travaillait avec une élite lycéenne regroupée
autour des meilleurs et des plus brillants, il va falloir maintenant travailler
avec une « masse ignare ». Toute école démocratisée n’est donc qu’une
école vulgarisée. En 1977, toujours sur le registre de son refus viscéral de
cette démocratisation haïe et moquée – « puisqu’il y a des nains, faisons
des portes basses », dit-elle en citant l’écrivain René Benjamin – le journal
fait le constat des réformes en cours. C’est de « massacre des
innocents » dont il s’agit et c’est une « masse d’illettrés » que l’on prépare.
Les conservateurs et le collège unique
Le collège unique ne peut pas
faire l’économie de l’histoire des résistances conservatrices et réactionnaires
dont il a été l’objet. Sans doute, peut-il – et doit-il – être réformé.
Pourtant, il ne faudrait pas que cette « réforme » aboutisse à sa
« suppression », ce qui serait un recul de la démocratisation
scolaire comme l'histoire de l'école en a connu quelques uns (avec, par
exemple, suppression de la gratuité du
secondaire sous le gouvernement de Vichy).
Les
« propositions » auxquelles nous invitent de réfléchir le colloque
doivent éviter deux écueils, nous semble-t-il. Le premier est l’écueil de la
non-réforme, car non réformé le collège unique remplirait mal son rôle de démocratisation scolaire en continuant de mettre en échec une
partie de ceux auxquels il se destine : ce qui serait grave. Le second est
l’écueil de la réforme-suppression, car un collège réformé qui ne remplirait plus son rôle de
démocratisation scolaire en chassant une
partie de ceux jusqu'ici auxquels il était destiné pour les reléguer dans les
anciennes filières scolaires courtes et professionnelles, serait un collège
unique supprimé : ce qui serait très
grave.
Autrement dit, il ne faudrait pas que l'actuelle
« réforme » du collège unique dont tout le monde parle ne soit qu'une
« suppression » sournoise – un retour du refus - de la part des
actuels « communiquants » politiques qui ont l'art de faire passer
pour de la « communication » ce qui n'est que de la
« réaction » : au sens « réactionnaire » du terme. Les
archéo-conservateurs refusaient d’installer le collège unique, les néo
réussiront-ils à le supprimer ?
Jean-Michel BARREAU