COLLOQUE SUR LE COLLÈGE UNIQUE
Contribution de Rolande & Raymond MILLOT
Cette contribution n'est réaliste que située
dans l’hypothèse d’un collège véritablement unique, fondé sur
l’hétérogénéité de son public et
récusant un fonctionnement centré sur la préparation de l’entrée au lycée d’enseignement général (cf la
critique F. Dubet). Un collège où se parachèveraient les deux grands
objectifs de l’enseignement obligatoire , “ apprentissage du vivre
ensemble ” et “ apprentissage des fondamentaux de la
citoyenneté ” (cf la proposition de Ph. Meirieu).
La définition de ces apprentissages reste à faire... Nous nous proposons
d’y
participer sous un angle particulier qui a trait au rôle émancipateur de
l’école et plus largement à sa fonction politique.
______________________________________________________________________________________
CONSTAT
Certains sujets qui touchent particulièrement et à divers degrés tous
les adolescents, sont fréquemment évoqués par les médias, les pouvoirs
publics, comme relevant du cadre scolaire. On les verrait cependant mal figurer
au “ programme ” et leur
scolarisation serait en effet contre-productive.
En revanche, pris en compte dans un fonctionnement scolaire repensé, ils pourraient contribuer à l’évolution de la pédagogie et à la transformation du rapport des adolescents aux professeurs et à l’institution.
Sujets qui ont trait à :
· la mort et au sens de la vie (le suicides des adolescents, les conduites à risques, drogue, moto, automobile...) .
·
la sexualité (la pilule “ après ”, le viol collectif,
) et plus largement la peur de la différence,
le sexisme, le machisme, “ l’amour sans amour ” (la
pornographie), la responsabilisation (contraception... maladies
sexuellement transmissibles)
·
la construction de
l’identité, au travers des phénomènes
initiatiques, le tribalisme, (les bandes), les conditionnements mercantiles (la tyrannie des marques),
·
la santé ( les souffrances
psychiques) et les divers conditionnements
publicitaires concernant
l’alimentation ou les modèles corporels (obésité,
anorexie)
·
l’imaginaire et le
réel (violence, actes
meurtriers) en rapport avec les jeux vidéo, la télévision (Ph.Meirieu propose d’ “ apprendre ce qui résiste au temps, à la toute
puissance de l’imaginaire ” et “ apprendre à résister à l’opinion à
l’emprise des médias et des tribus ”)
·
l’altérité culturelle (le racisme et la xénophobie)
·
l’écologie (sensibilité à l’environnement) l’avenir de la
planète
·
le travail, son rôle, sa place dans la vie ( les
choix, l’orientation,
la formation tout au long de la vie, les mythes du footballeur et du chanteur... les mécanismes et systèmes économiques).
·
la citoyenneté (les incivilités, le désintérêt pour la vie et les institutions politiques).
UNE PROPOSITION
Reconnaître la réalité et l’importance de ces sujets et envisager de
les aborder au collège, avec volontarisme, sous un angle philosophique.
L’intérêt des enfants, dès l’école maternelle pour une réflexion
qu’on peut dire philosophique, voire anthropologique, a été démontré. Après une
période de latence à l’école élémentaire, il revient en force au temps de
l’adolescence.
Répondre à cet intérêt permettrait de donner du sens aux objectifs dits “ fondamentaux ”, faire reculer l’ennui, activer l’appétence de savoir,
-développer l’esprit d’analyse et l’esprit critique, la capacité de distanciation,
-favoriser la vie coopérative et la participation à la vie démocratique de l'établissement
-ouvrir
aux professeurs, un large champ pour le travail transdisciplinaire, le travail en
équipe, la réalisation de projets, la collaboration avec
d’autres partenaires, d’autres institutions...
MODALITES DE MISE EN OEUVRE
- Aujourd’hui déjà, tel
ou tel sujet peut être abordé, dans l’urgence, sans concertation, sans accompagnement.
A cette occasion, les professeurs voient se manifester un vif désir de
comprendre, de connaître et d’apprendre. Il leur arrive de trouver, dans leur
discipline, certains prolongements fructueux. Néanmoins, voit mal le
développement d’une telle “ réflexion philosophique ” dans les
conditions actuelles de fonctionnement, quand
la réalisation du “ programme ” reste la priorité majeure..
- Dans la perspective d’un “ collège unique ” nous
faisons l’hypothèse que certains acquis de l’expérimentation (issus des
collèges “ Legrand ” ou de divers collèges innovants) seraient repris
et que le tutorat, notamment, pourrait constituer la base de départ du
projet.
· Tous les collèges pourraient alors être invités, à partir de ce dispositif, non pas à appliquer une directive, mais à s’emparer du projet, à explorer les prolongements possibles en terme de transdisciplinarité, à s’engager dans des recherches-action en collaboration avec différents partenaires, universitaires, médicaux , associatifs, etc...
Les
tuteurs seraient encouragés à développer cette réflexion non seulement
quand un événement surgit, mais systématiquement au moment choisi par le
professeur ou sur suggestion des élèves. Ce temps de “ philo ” ne
pourrait se réduire à de simples conversations
mais occasionner des lectures et des recherches (en littérature,
histoire, cinéma, sciences etc...), provoquer des actions d’enseignement
disciplinaires et transdiciplinaires, et aboutir à des productions
intellectuelles pourvues d’objectifs fonctionnels, sociaux et culturels ..
·
Certains collèges (ou “ mini collèges ” au sein
d’établissements), pourraient, parallèlement et à leur demande, être “ chargés
de recherche ” pour une exploration plus systématiquement organisée,
dans le cadre d’un INRP aux missions redéfinies, indépendant, pourvu de moyens, de pouvoir
administratifs, tenu de diffuser
largement le résultat des recherches et de suivre les recherches-action
et les réseaux évoqués plus haut) - cf les propositions de Ph.Meirieu à C.
Allègre
Cette recherche organisée pourrait avoir un cahier des charges
prévoyant précisément que les travaux des collégiens débouchent sur une production
intellectuelle.
Il est clair qu’une telle réflexion philosophique, conduite d’une
manière rationnelle, intellectuelle, voire scientifique, en élevant le
“ niveau de conscience ” des collégiens, viendrait renforcer le
décalage “ entre le niveau moyen de l’ensemble de la population du
secteur de recrutement ” et les savoirs abordés au collège, (décalage pointé par J. Foucambert dans sa
contribution, et qui explique en partie l’échec des enfants de milieux
populaires).
La fonctionnalité de cette production pourrait précisément
correspondre à la proposition (cf. Foucambert) de “
collégiens formateurs dans la cité ” et faire l’objet d’une
recherche particulière . La production de journaux à vocation interne et
externe, de représentations théâtrales, de films vidéo, de mini-livres, de
CRrom, l’organisation de débats occasionnels ou réguliers (genre café philo)
auraient pour but d’interpeller les adultes, leurs associations, et permettrait aux adolescents , en agissant
sur leur environnement social et culturel , de le comprendre en essayant de
le transformer.
Internet
permettrait d’échanger publiquement sur les initiatives et ainsi de favoriser
l’extension de l’expérimentation ( spontanée et organisée) et la mise en réseau
des acteurs.
La plupart des sujets étant prévisibles devrait permettre de
constituer, d’une manière coopérative,
une bibliographie, d’ouvrir des pistes pour des travaux
transdisciplinaires, en rapport si possible avec les (nouveaux) programmes.
OBJECTIFS EDUCATIFS
De cette démarche, issue du riche patrimoine de l’Education Nouvelle,
de l’Ecole Moderne, de la Pédagogie Institutionnelle, il est fondé d’attendre :
·
une transformation
profonde du statut des élèves, de leur rapport au savoir, de leurs
relations sociales
·
l’émergence de savoirs et savoirs-être
nouveaux.
·
en conséquence une transformation du statut
de l’enseignant...
·
la concrétisation du
concept de coéducation. Concept qui ne peut se satisfaire d’un simple
“ dialogue ” parents/enseignants (trop souvent réduit aux difficultés
de l’élève), ni à l’utilisation de compétences de “ partenaires ”
(trop souvent prestataires de services). Ce concept, facile à mettre en oeuvre
dans les écoles, quand elles s’en préoccupent, devient plus complexe lorsqu’il
concerne des adolescents qui aspirent à entreprendre leur construction
personnelle, sans redouter une coalition entre les profs et les parents. La
réflexion philosophique sur les grands sujets, conduite de manière aussi
objective que possible, pourrait alimenter , enrichir voire déminer, les échanges
enfants/parents, et donner matière au dialogue profs/parents, voire
faire l’objet de “ chantiers ” communs (cf Ph. Meirieu)
·
la construction d’une
culture véritablement “ commune ”.
Cette démarche, qui implique en premier lieu les pratiques “ coopératives ”
et “ institutionnelles ”, s’écarte
de l’idée dominante de transmission de la culture, des valeurs et du
patrimoine . Construction collective qui admet les oppositions et
les soumet à la critique, au cours de laquelle se transmettent aussi des
savoirs et des “ valeurs ”
susceptibles d’être relativisés, un patrimoine culturel devant
nécessairement être contextualisé et désacralisé, premiers pas dans
l’apprentissage de la “ pensée complexe ” (cf E. Morin)
.
REDEFINITION DE LA MISSION DE L’ECOLE...
L’école ainsi conçue deviendrait
le lieu où le développement individuel ( et non pas la
“ promotion ” individuelle) est intimement lié à cette construction
d’une culture commune, comme à celle des “ fondamentaux de la
citoyenneté ”, autrement dit, le lieu où s’opère, très concrètement, une
“ promotion collective ”
qui définit sans ambigüité le “ bien commun ” auquel
l’Etat, avec son école, est sensé contribuer.
Opposée au mythe ambigu et trompeur de “ l’égalité des chances ” et à la pratique actuelle d’une sélection gravement prématurée, la promotion collective, en devenant un objectif affirmé, pour tout le temps de la scolarité obligatoire, unirait l’école et le collège dans un projet commun et donnerait au travail des enseignants les perspectives politiques qui font actuellement défaut.
Rolande & Raymond Millot, Juillet 03