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La crise du collège unique : Propositions par
François DUBET On annonce un « grand débat »
sur l’école et chacun sent bien que ce sera là une des manières de
sortir « par le haut » de la crise qui s’est maintenant
installée dans le monde scolaire. Un des dossiers essentiels sera celui
du collège. Non parce que le collège serait le « maillon faible »
où l’on n’apprendrait rien, mais parce que le collège unique tel
qu’il est n’a jamais véritablement surmonté les ambivalences attachées
à sa naissance même. 1. En installant le collège unique en
1975, René Haby a énoncé fortement deux principes. Le premier affirmait
le principe d’une scolarité obligatoire et commune jusqu’à 16 ans ;
le collège devait accueillir tous les élèves. Le second principe
affirmait que ce collège proposerait à tous le type de formation et de
culture du lycée d’enseignement général jusque là réservé à une
élite scolaire et sociale. D’emblée, la contradiction entre ces deux
principes s’est manifestée et les établissements se sont efforcés de
la résoudre grâce à la mise en place de filières de dérivation,
d’orientations précoces, de classes de niveaux … Au fil des années,
cette stratégie a montré ses limites, son caractère injuste et son
« hypocrisie » puisque ces diverses stratégies étaient, en
fait, des modes de relégation des élèves pour lesquels le collège
unique n’était pas fait, alors même que sa vocation affichée était
d’accueillir tous les élèves. 2. Avec l’accroissement des difficultés
économiques et sociales, avec le développement des stratégies d’évitement
de certains établissements par les familles, avec l’entrée massive de
l’adolescence et de ses problèmes dans l’école, la contradiction du
collège est apparue de plus en plus intenable. En dépit des réformes
successives, de l’autonomie conférée aux établissements, du travail
en équipe et de la conviction des enseignants, la situation est apparue
de plus en plus intenable : les inégalités les plus fortes ne sont
pas réduites, un pourcentage élevé de collégiens semble hors jeux,
certains sont violents, beaucoup s’ennuient et n’apprennent guère …
Des élèves ont le sentiment d’être
pris dans un piège et les enseignants ont l’impression de ne plus
pouvoir accomplir le métier pour lequel ils ont été formés et sur
lequel ils avaient signé une sorte de contrat moral avec le Ministère
et, au-delà, avec la société. 3. Face à cette situation, plusieurs
sorties s’offrent à nous. a. La première consiste à renoncer au
collège unique en instaurant une sélection à la fin de la classe de
cinquième, à l’entrée en sixième disent quelques-uns. Les plus
faibles des élèves iront alors vers l’enseignement professionnel. Il
faut refuser ce scénario pour plusieurs raisons. On ne peut ignorer que
cette séparation sera largement sociale au moment où la société française
souffre du creusement des inégalités et des distances sociales. Mis
ensemble, les élèves les plus faibles auront encore moins de chances de
progresser et les enquêtes internationales nous apprennent que les pays
qui ont choisi cette solution obtiennent les scores les plus faibles en
termes d’efficacité et en termes d’équité. Ajoutons aussi que cette
séparation des élèves conduira aussi à une séparation des enseignants
ce qui ne sera pas sans poser quelques problèmes corporatistes. b. La seconde solution consisterait à
ouvrir l’espace des choix en sortant des contraintes de la carte
scolaire. Tout en maintenant formellement un cadre unique, les collèges
se hiérarchiseraient fortement selon leurs ambitions et leur recrutement
social. Cette solution ne ferait que prolonger une tendance actuelle et ne
ferait de l’unité de l’école obligatoire qu’une sorte de masque,
masque grimaçant d’ailleurs pour les moins favorisés. c. La troisième solution consisterait
à ne rien changer au collège tout en donnant des moyens supplémentaires.
Sans doute faut-il donner des moyens, mais on ne peut croire que
l’attribution de nouveaux moyens et de nouveaux personnels suffirait
quand ces moyens ne lèvent pas la contradiction fondamentale du collège.
On sait déjà que les politiques de ZEP ont probablement freiné la chute
de certains établissements et que les nouveaux personnels ont limité la
violence, mais en même temps, ni l’échec, ni la violence, ni le faible
intérêt scolaire ne paraissent en voie de régression. Le problème des
moyens doit d’abord être commandé par la question des finalités du
collège lui-même. 4. La quatrième solution, celle que
nous choisissons, consiste à redéfinir le collège pour en faire un
niveau autonome de formation dont la finalité est de donner une culture
commune à tous les élèves, ceux qui iront vers des études longues et
abstraites, comme ceux qui s’engageront vers une formation
professionnelle plus courte. L’objectif de ce collège ne peut pas être
de niveler le collège par le bas, mais de garantir des savoirs et des
compétences considérés comme élémentaires à tous les élèves.
C’est là un choix essentiel en termes de justice et de cohésion
sociale, de même que c’est un choix éthique puisqu’il s’agit de
« garantir » un minimum aux plus défavorisés des élèves. 5. La construction du collège pour
tous est d’abord un acte politique au sens fort du terme. Il importe
d’abord de savoir ce que la « nation » décide en ce domaine
et les problèmes pédagogiques, comme les moyens, doivent être déterminés
par ce choix. Ce ne sont pas les problèmes pédagogiques qui doivent déterminer
les politiques scolaires, mais ce sont les politiques scolaires qui
doivent, dans un second temps, déterminer les moyens pédagogiques, ceux
qui relèvent de la responsabilité et de la compétence des
professionnels. C’est pour cette raison qu’un débat
public est indispensable, débat dans lequel les enseignants, les parents,
les élèves, les confédérations syndicales de salariés, les
entrepreneurs, les associations concernées par ces problèmes, doivent être
consultés. La définition des politiques scolaires ne peut être limitée
au seul monde des spécialistes et des professionnels de l’éducation
dans une société où l’on considère que l’école est un bien
commun. 6. Pour ce qui est de la création
d’un collège pour tous, un certain nombre de questions doivent être
posées de manière nette. a. Quelles sont la nature et le contenu
d’une culture commune capable d’armer les élèves pour leur vie de
citoyen, pour leurs études ultérieures qui ne seront pas forcément des
études générales, capable de les inscrire dans une tradition culturelle
et capable aussi de leur permettre de se révéler à eux-mêmes ?
C’est là un choix difficile car il imposera, à la fois, des sacrifices
dans les programmes actuels, et des innovations radicales. b. Le collège ne saurait être
simplement un lieu d’instruction au moment où chacun déplore la crise
de l’éducation dont souffrent de nombreux élèves. On ne peut imaginer
que la formation d’un tel collège n’affecte pas la définition du métier
d’enseignant lui-même, de sa formation, de sa vocation, du
fonctionnement des équipes et des établissements. Le collège doit
porter un projet éducatif. c. Aujourd’hui, le collège n’est
pas le terme des études, loin s’en faut. Il importe donc de définir
les modalités d’orientation qui en marquent le terme afin que celles-ci
soient le plus justes possible, qu’elles n’engagent pas les élèves
dans des impasses et qu’elles s’efforcent de rompre avec la « tradition »
d’une orientation par l’échec vers l’enseignement professionnel.
d. Le dernier grand problème est celui
du « pilotage » du système lui-même, de l’autonomie dévolue
aux établissements et aux professionnels, et de la capacité de contrôle
du centre afin de maintenir l’homogénéité de l’école. Il nous
faudra probablement être plus centralisateur et plus décentralisateur
que nous ne le sommes aujourd’hui où les normes communes n’empêchent
pas un éclatement progressif du système scolaire.
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* * Ce texte n’a nullement la prétention
de définir le collège pour tous, il refuse même cet objectif en
affirmant que la construction de ce collège ne peut être l’affaire des
seuls professionnels et des seuls spécialistes. C’est un appel engagé
à un débat public sur l’école. François
Dubet |