Atelier 8

L’orientation au Collège

La formation du projet personnel.

Le tutorat.

Animation Claude Azéma  (CES) & Jean  Pierre Bellier

  L’ARGUMENT  

 

      L’Ecole est confrontée à un double objectif, celui, théorique et explicite, de faire réussir tous les élèves qui lui sont confiés, l’autre sous-jacent, de légitimer la place qu’ils occuperont ultérieurement dans la société. 

    Cependant les phénomènes de reproduction sociale pervertissent le rôle de l’orientation qui au lieu d’ouvrir une voie à l’élève par rapport à un projet professionnel, consacre une sélection déjà engagée subrepticement au collège. Et ceci d’autant plus que le processus d’orientation lui-même est complexe, qu’il implique des acteurs ( élèves, parents, personnels d’éducation et d’orientation) aux intérêts différents voire même conflictuels. 

 

    L’orientation qui devrait être fonction des goûts et des aptitudes de l’élève s’effectue donc  par inaptitude à l’enseignement général du lycée d’enseignement général, lui-même calqué sur les filières d’enseignement général de l’université. 

Elle s’effectue donc  par défaut  et du côté des élèves et du côté des enseignants :

- défaut de connaissance des jeunes qui, étant donné leur âge, n’ont pas une idée claire  de ce qu’ils désirent ni des difficultés à venir, ni du contenu des métiers. A cela s’ajoutent les discriminations sociales et de sexe qui surdéterminent les choix personnels ( les enfants issus des milieux les plus défavorisés et les filles en général ont tendance à s’auto limiter dans leur choix) ;

- défaut de connaissance interne des métiers par des enseignants qui, à cause de la spécificité de leur métier ( en ce qui concerne les professeurs d’enseignement généraux), n’ont jamais quitté le système éducatif. Ils orientent donc vers la voie professionnelle par aptitudes supposées de  l’élève pour cet enseignement.

 

     L’orientation est le point d’orgue du collège mais certains souhaiteraient même qu’elle intervienne de manière plus précoce, dès la 5°,  au prétexte que l’enseignement professionnel est tout à fait adapté à des jeunes qui n’aiment pas l’école et qui y perdent leur temps comme si l’enseignement professionnel n’était pas non plus une école mais avec des pratiques pédagogiques que le collège gagnerait sans doute à observer et adopter.

   

    L’orientation vers le professionnel devient pour ces personnes une voie commode d’éviction du collège confortée par la référence au modèle allemand d’orientation précoce. Ces personnes font l’impasse sur le fait que les résultats de l’enquête internationale PISA effectuée dans les pays de l’OCDE a montré que les résultats des jeunes allemands à 15 ans étaient inférieurs à la moyenne des autres pays alors que les résultats des élèves des pays du Nord qui n’ont pas de pratiques sélectives avant cet âge sont bien supérieurs à la moyenne. La France qui se situe très légèrement au-dessus de cette moyenne est aussi dans une situation intermédiaire :  pas de sélection officielle mais des pratiques sélectives sournoises ( rôle ambigu des sections technologiques et en ce qui concerne les segpas, rôle carrément dévié par rapport à la  mission assignée à l’origine).

    L’objectif de cet atelier sera de définir à quelles conditions on peut transformer le processus d’orientation pour qu’elle devienne positive, qu’elle offre de véritables choix qui évitent d’enfermer l’élève dans une filière en rendant possible un droit à l’erreur pour ceux dont l’orientation n’est pas satisfaisante.

N’y aurait-il pas des solutions à chercher aussi dans des parcours rendus plus fluides avec de réelles passerelles ?

    Il conviendra aussi de s’interroger sur la construction progressive du projet personnel : quel processus, quelle information /formation et avec quel accompagnement ?

    Dans le cadre d’une scolarité conçue comme un trajet scolaire, il y aura sans doute à évoquer le rôle fondamental des adultes,  des conseillers d’orientation psychologues certes mais plus généralement des personnels d’éducation également à travers le tutorat.

 Claude AZÉMA

 

 

  CONTRIBUTIONS  

 

        Apparaît dans la plupart des contributions l’idée d’un processus continu qu’il faut penser dans la perspective d’une école fondamentale. De là l’exigence  d’un renforcement de l’arsenal  de l’orientation. …

 

       Certes quelques textes (peu nombreux) évoquent timidement la possibilité d’offrir de véritables choix pré professionnels dès le temps du collège. Par exemple à l’entrée en 4ème (Le Boulch) pour les « décrocheurs » et encore sous conditions (Auduc), ou encore d’offrir deux options dès la 5ème, l’une de type culturelle, l’autre de type professionnel, et cela dès 14 ans  (Védrennes) Mais dans leur grande majorité, les contributions ne souhaitent  aucune orientation avant  la fin de la classe de 3ème (Dubet,  Finlande, Monjo, Foucambert SGEN, Favey) 

 

    Elles sont nombreuses, en revanche,  à vouloir une offre diversifiée à la fin de la scolarité obligatoire (SGEN, Monjo, les 21). Ce refus de toute démarche d’exclusion avant la seconde (les 21) impose d’opérer sur des critères positifs et donc de ne plus s’appuyer sur l’échec (Meirieu,  Dubet).

 

     Le thème de l’orientation est l’occasion de reprendre celui du tutorat. Les deux vont de pair :  le mieux est qu’un adulte référent suive les mêmes élèves pendant plusieurs années  pour envisager le problème (Ott)  ce qui conduit certains à proposer un sas entre « école de base » et les systèmes d’orientation (Monjo)  Pour le plus grand nombre, le projet personnel du collégien doit être progressivement préparé, au besoin en constituant « un dossier d’évolution » (Le Deuff). 

 

    Le problème de l’orientation est alors pensé dans la perspective d’une réorganisation du système assurant la continuité entre l’école élémentaire et le collège. Le terme de refonte complète  est même employé pour dire cette nécessité  (Le Boulch, Ainés Ruraux, Badiou, Hervé, ICEM, SGEN, Petit, Meirieu, Favey,  les 21, Finlande). Dans cette hypothèse, la scolarité est à définir en termes de cursus et non d’âge (SGEN) et le redoublement est contesté dans sa forme habituelle soit qu’on n’en veuille aucun ((Monjo) soit qu’on pense en termes de cycle (Foucambert, Hervé) soit qu’on avance l’idée de section de rattrapage (Ainés Ruraux).

 

    En tout état de cause, les liaisons doivent être soignées : entre le CM2 et la 6ème (Beau, F.Clerc, Auduc) ou  d’un cycle à l’autre  (Hervé). Il est même préconisé d’accroître d’une année le temps de l’école primaire par réduction de celui du collège. 

 

   Enfin l’idée de collège unique est légitimée par le souci de construire « le socle d’une culture commune » (Dubet) qui peut prendre la forme d’ « un  collège polytechnique pour tous »  (ICEM ). A noter qu’une équivoque subsiste sur l’idée même de culture commune que certains limitent aux seuls contenus alors que d’autres (notamment Mattéi) insistent sur les  valeurs jugées indissociables des savoirs. 

  COMPTE-RENDU de l’ ATELIER 8  

 

     Le premier thème de l’atelier, l’orientation,   a été introduit par Jean-Pierre Bellier dont on lira avec intérêt en annexe l’article traitant d’une manière exhaustive cette question.

 

L’orientation, enjeu personnel ou défi collectif ?

   La connaissance imparfaite des processus de décision chez les jeunes et la persistance de croyances approximatives qui l’accompagnent, bien qu’ayant permis aux pratiques d’orientation de devenir non seulement une réalité mais quasiment une obligation, n’ont-elles pas enfermé les praticiens dans un certain conservatisme, une “ sclérose méthodologique ” ? 

   Cet attentisme, ajouté à d’autres renoncements, ne fait-il pas courir à nos sociétés le risque de perdre le minimum de cohésion sociale dont elles ont besoin ? Autant de questions que pose Jean-Pierre Bellier dans son article sur le rôle de l’orientation et, partant, sur celui du conseiller en orientation.

   L’orientation est traversée par trois courants (le courant adéquationniste, le courant méthodologique et le courant utilitariste), qui tous partagent une croyance intangible : l’orientation est centrée sur l’individu. Elle est une pratique qui s’adresse à une personne unique, singulière, particulière, et c’est d’abord et uniquement d’elle qu’elle s’occupe. Tout ceci se passe et doit se passer autour d’un centre systématique : celui d’un cas individuel.

 

   Mais l’individu n’est pas seul. D’où l’interrogation de Jean-Pierre Bellier : l’orientation ne devrait-elle pas être à la fois le premier lieu qui mette en scène la dimension collective du travail et celui qui transmette des valeurs de “ vivre ensemble ” le travail ? Le moment privilégié où le jeune se projette, s’imagine, se rêve en travailleur ne devrait-il pas être marqué par les autres ?

   L’orientation ne devrait-elle pas être un premier apprentissage de la solidarité ? Le conseiller en orientation ne devrait-il pas aider à construire une image collective du travail plutôt que d’insuffler l’idée qu’il s’agit exclusivement d’un voyage personnel ? Il en appelle à un rééquilibrage entre aspirations personnelles et nécessités collectives.

 

 

 

Les débats de l’atelier.

   Les débats ont montré une unanimité contre l’orientation précoce et contre la  constitution de  filières prématurées sous couvert de «diversification » avant la fin du collège.

   A cet âge en effet, les jeunes ne peuvent avoir une idée claire de leur avenir ni une vision exacte des métiers que l’on peut exercer. Une présentation des métiers au cours de la scolarité au collège ainsi que des stages pour mettre les élèves en situation s’avèrent indispensables afin que, le moment venu, ils puissent choisir en connaissance de cause

   La plupart du temps l’orientation vers l’enseignement professionnel  est la conséquence d’un double rejet celui de l’élève et celui de l’institution.

   Hormis quelques cas où l’on peut supposer que le choix du professionnel est le résultat d’une culture ouvrière familiale forte, l’élève en général se réfugie dans l’enseignement professionnel parce qu’il s’ennuie et/ou supporte mal l’échec dans un enseignement qui reste largement académique et inadapté à l’individualisation  A ce sujet, il faut remarquer que  les tentatives de pédagogie active sont de moins en moins soutenues, que les classes à projet disparaissent.

   Quant aux enseignants,  constatant le manque de capacités en enseignement général de leur élève, ils l’orientent vers l’enseignement professionnel en lui supposant des aptitudes en enseignement professionnel sans que le moindre test ou bilan de compétences ait été effectué. On a noté que cette situation interrogeait, au-delà, la pédagogie et le système éducatif entier. En effet une pédagogie de la réussite qui ne fonderait pas uniquement l’évaluation des connaissances sur les notes et utiliserait aussi une autre évaluation de type formatif permettrait d’éviter sans doute les échecs sans appel. 

   La transmission des connaissances au collège  est structurée de façon rigide : un âge d’élève, un niveau, une classe, un prof, une heure. Sans doute est-ce la façon la plus rentable de dispenser un enseignement de masse mais cela crée automatiquement une logique de filière avec uniformité pour le plus grand nombre et constitution à part de filières spécifiques pour ceux qui ne correspondent pas au profil commun.  

    Au-delà encore le système éducatif pourrait, en fonctionnant autrement éviter que l’orientation ne serve d’exutoire. Si l’on prenait en compte des capacités et des compétences (comme l’éducation manuelle) autres que celles liées à l’enseignement général stricto sensu, on pourrait tirer le meilleur parti de chacun et le collège pourrait devenir un outil de promotion collective. La plupart du temps c’est le jeu des notes et le poids des coefficients par référence au bac qui déterminent l’orientation. C’est aussi par l’utilisation d’un logiciel qui permet d’attribuer des notes avec coefficient que s’est effectué jusqu’à maintenant l’orientation en BEP.

 

   D’autres phénomènes sont aussi à l’œuvre dans l’orientation en général et sont la résultante du poids social des représentations collectives ou des projections individuelles.

   Beaucoup de jeunes sont orientés contre leur gré,  par sujétion au  prestige social de certaines filières ( la filière scientifique par exemple) En ce sens, la demande des parents au collège n’est pas toujours un facteur positif car elle ne tient pas compte des véritables souhaits de l’élève et joue parfois contre ses propres intérêts.

    Par rapport au projet personnel en effet, les jeunes et les adultes ne se projettent pas de la même façon dans l’avenir. C’est une question de maturité intellectuelle, laquelle n’arrive pas au même moment sans que cela soit une question d’intelligence ou de culture puisqu’on peut distinguer, toutes choses égales par ailleurs, des différences fortes dans une même fratrie. C’est une question de projection individuelle qui reste tributaire de facteurs sociaux,  par exemple, à la différence des garçons, une fille ne s’autorise à demander une section S que si sa moyenne en mathématique excède largement la moyenne.  Une fille englobe davantage qu’un garçon dans son choix la situation et les contraintes financières de la famille.

 

   Enfin on demande justement aux élèves qui sont les plus en difficulté de construire un projet personnel et professionnel à un âge où leurs congénères, même les plus doués, n’ont pas d’idées précises sur ce qu’ils veulent faire plus tard. Très peu de jeunes embrasseront la profession qu’ils avaient en tête à 13 ou 14 ans ! C’est d’ailleurs cette indécision qui est la caractéristique commune des élèves qui naturellement ont tendance à repousser toujours plus tard le choix (choix de l’enseignement général en seconde, de la filière S bonne à tout faire en première, des classes préparatoires avant l’université). Le manque de vocation pour les filières technologiques est dû en partie à cette attitude.

 

   Pour toutes ces raisons,  il faut laisser la porte ouverte assez largement pour que le jeune ait le temps de trouver sa voie et l’accompagner dans sa démarche. Il est d’ailleurs caractéristique qu’en France on utilise le mot orientation (comme si l’on était perdu ou que l’on se trouve à la mauvaise place) alors que dans d’autres pays on parle de « guidance ». Dans les pays nordiques notamment lesquels nous dépassent en lettres et en sciences (cf. enquête PISA des pays de l’OCDE sur les connaissances des élèves à 15 ans), tous les élèves suivent le même cursus sans redoublement pendant la période qui correspond à la scolarité obligatoire et, dans certains pays, les élèves ne changent pas d’établissement tout au long de leur scolarité contrairement à la France où chaque cycle au sens large (école, collège, lycée) entérine des coupures autant culturelles dans les savoirs et les méthodes que géographiques.

   Les intervenants ont noté que, dans les autres pays, la répartition culturelle s’effectue sur la base d’épreuves alors qu’en France cette répartition se dessine par le poids d’acteurs locaux soumis à un tas de pressions.

  Ils ont évoqué le danger de constituer au collège des filières qui ne disent pas leur nom et qui aboutiraient à un pré- triage comme ce qui se profile avec des classes de troisième qui seraient déjà  à vocation professionnelle. En revanche, les Itinéraires de découverte constituent un moyen pertinent et intéressant de permettre aux élèves l’expression d’aptitudes et de goûts différents.

   S’il faut éviter l ‘uniformisation des publics scolaires qui aboutit à la création de filières spécifiques suivant les profils, toute diversification  doit rester dans le cadre collectif de contenus scolaires identifiés comme accessibles à tous. Le collège «  unique » ne doit être ni uniforme ni un centre de tri. A ce sujet, a été évoquée l’expérience du conseil général du 92  dans les itinéraires diversifiés. En fin de quatrième, les élèves peuvent choisir une option européenne, une option de mécanique auto avec un gros Kart, et une option Théâtre. L’option est enseignée deux fois deux heures dans la semaine. Les élèves sont répartis en fonction du projet personnel et non des notes. Le Kart confère une image valorisante et dynamique de la mécanique auto et donc de l’enseignement professionnel si bien que le choix de l’enseignement professionnel devient attractif.

 

Pistes pour que l’orientation devienne un processus «  agi et non subi »:

   Couper l’acte d’orientation de l’acte éducatif.

   Faire « apprendre à choisir » (éducation aux choix) pour que l’orientation soit agie et non subie.

   Laisser le temps de la maturation pour choisir, autrement dit opter pour un système de détermination réellement progressive qui implique une connaissance véritable des choix.

   Faire que le choix d’une filière ne soit pas irréversible en laissant une souplesse comme un « droit à l’erreur » en seconde qui permette le changement de parcours en cours d’année. Cela éviterait l’angoisse du «  bon choix » à la fin du collège.

   Fluidifier les parcours en favorisant les passerelles ce qui rend le choix ouvert.

   En lycée appliquer réellement la loi qui permet, en venant de la seconde générale,  de rentrer directement en première technologique sans redoubler. A l’heure actuelle c’est déjà le cas pour la série de STT mais parce que cette section est implantée partout dans les lycées et qu’elle fonctionne suivant le mécanisme orientation/sanction pour les élèves considérés comme inaptes à l’enseignement général.

   Appliquer systématiquement la possibilité d’un BEP en un an et d’un bac pro en trois ans afin de ne pas faire perdre un an aux élèves.

   Ouvrir davantage les premières d’adaptation ou faciliter la possibilité de retour de l’enseignement professionnel vers l’enseignement général ce qui fait pièce à la dévalorisation de l’enseignement professionnel liée à l’orientation/sanction.

   Faire connaître et aimer l’enseignement professionnel en le faisant partager à tous et non en fonction des notes. Réintroduire une culture du geste qui a disparu depuis les travaux manuels d’autrefois.

 

   Diffuser une véritable culture technologique pour tous.

 

   Le rôle des conseillers est important. Il ne s’agit pas seulement de présenter des métiers ou des filières mais de faire prendre conscience aux élèves de leurs aptitudes réelles ou occultées par le système scolaire. Il s’agit bien d’un conseil en orientation dans lequel le conseiller doit aussi être un accompagnateur qui a un rôle de « guidance ».

 

Nécessité aussi de dégager des temps communs en dehors des conseils de classe, pour parler  des élèves et parler aux élèves.

 

 Claude AZÉMA

 

 

   Voir l’article de Jean-Pierre Bellier  sur le site www.collegeunique.org/art_bellier.htm