Histoire du Collège Unique
par
Claude LELIÈVRE
Professeur
d’histoire de l’éducation à Paris V.
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Dès le début de la cinquième République le
gouvernement enclenche en 1959 le
processus qui portera la scolarité obligatoire à seize ans révolus. En 1963 le CES
(Collège d’enseignement
secondaire ) rassemble sous un même
toit toutes les filières pour
faciliter la bonne orientation de tous
les bons élèves sans se préoccuper de renouveler et d’approfondir la
formation nécéssaire à tous De la fin des années 50 à la fin des années 60,
face aux évènements mondiaux, le
gouvernement développe en priorité l’ enseignement supérieur en multipliant
son budget par 4. |
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Conférence du 13 décembre 2003 au
colloque de St-Denis: La
question du collège commence dès le début de la cinquième République.
L’ordonnance du 6 janvier 1959 de Jean Berthoin, ministre d’un gouvernement
dirigé par Charles de Gaulle, prolonge la scolarité obligatoire de deux ans
et la porte à seize ans révolus pour les enfants qui auront six ans à partir
du premier janvier 1959. La
mesure ne sera donc effective qu’à partir seulement de 1967. Et c’est le
début des complications et de la confusion car, entre le moment de la
décision (qui aurait dû être accompagnée d’une redéfinition de l’instruction
obligatoire approfondie que l’on pouvait attendre de cet allongement) et le
moment où la prolongation de la scolarité obligatoire devient effective, la
réforme Cappelle-Fouchet de 1963 institue un Collège d’enseignement secondaire
( le CES ) qui réunit « sous le même toit , comme le dit le ministre
Fouchet, toute les formes d’enseignement entre la fin des études élémentaires
et la fin de la scolarité obligatoire ». Une logique de rassemblement des filières en un
même établissement, qui a pour but essentiel de faciliter une bonne
orientation de tous les bons élèves en vue d’un recrutement élargi des
élites, s’est substituée à la priorité de définir pour tous la bonne fin de
la scolarité obligatoire allongée, l’instruction renouvelée et approfondie
nécessaire à tous. Le traité de Rome, signé en 1957,
vient d’instituer l’Europe communautaire. La mise en orbite par l’Union
soviétique, en 1957 également, du premier satellite terrestre – le
‘’spoutnick’’ – interpelle l’ensemble des pays de l’Ouest : qu’en est-il
de la suprématie scientifico-technologique des uns et des autres, de la
‘’bataille des cerveaux’’ ? C’est dans ces circonstances que Charles de
Gaulle, en bon nationaliste moderne, met en œuvre sa politique prioritaire en
matière d’enseignement : le développement volontariste des enseignements
supérieurs. De la fin des années 50 à la fin des années 60, le nombre
d’étudiants est multiplié par 2,5. Le budget du supérieur, en francs
constants, fait plus que suivre puisqu’il est multiplié par 4. |
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Pour capter tous les bons élèves, on crée un seul type d’établis- sement (le CES) qui
regroupe toutes les formes d’enseignement. Ainsi le collège à filières est né ; c’est avant tout une gare de triage qui
doit mener les meilleurs élèves vers
des études longues. On fait
effectivement un bond vers ‘’l’élitisme républicain’’ fondé sur une conception individualiste de l’enseignement. On est loin du
mythique Plan Langevin-Wallon qui vise une élévation totale de tous les individus de la nation. |
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Mais
il faut alimenter ce recrutement élargi des élites, en mettant au point un
dispositif d’orientation qui puisse capter tous les bons élèves : la
déperdition d’élèves capables en fait de poursuivre des études longues en
classe de fin d’études ( dans les écoles communales ) ou en cours
complémentaires ( dans les CEG, collèges d’enseignements généraux ) doit
cesser. Puisque
chaque type d’établissement a tendance à garder ses bons élèves, on crée un
seul type d’établissement ( le CES ) qui regroupe toutes les formes
d’enseignement ( la voie I, la filière longue des lycées ; la voie II,
la filière courte des CEG ; et la voie III, dite ‘’transition-pratique’’
). Le collège à filières est né, qui est avant tout une gare de triage pour
capter tous les bons élèves et les mener vers des études longues. Le collège va être dominé désormais
par la question de l’orientation d’une part, et réglé ‘’idéalement’’ par la
culture requise pour l’élite d’autre part. Nous avons beaucoup de mal à sortir
de ces orientations, de cette problématique. Et cela d’autant plus que le
recrutement élargi des élites ( pour une politique nationale dans une
concurrence internationale intensifiée ) a pour effet secondaire une certaine
‘’démocratisation’’. On fait effectivement un bond vers ‘’l’élitisme
républicain’’, ‘’le recrutement socialement élargi des élites’’ réclamé
depuis l’entre-deux-guerres par la mouvance politique radical-socialiste qui
cherchait à mettre en place une ‘’Ecole unique’’. C’est
le premier sens de la notion de démocratisation. Mais il en existe un autre,
apparu plus tard, dans le cadre de la Libération et du mythique Plan
Langevin-Wallon de 1947. Comme l’a dit très clairement Wallon dans sa célèbre
conférence de Besançon, en 1946, « Il y a deux façons de concevoir
l’enseignement démocratique. Il y a d’abord une façon individualiste qui
paraît avoir prédominé dans la période de l’entre-deux-guerres : c’est
poser que tout homme, tout enfant, quelque soit son origine sociale, doit
pouvoir, s’il en a les mérites, arriver aux plus hautes situations
dirigeantes […] C’est une conception qui reste individualiste […].
Aujourd’hui, nous envisageons la réforme démocratique de l’enseignement sous
une forme beaucoup plus générale […]. Notre conception démocratique de
l’enseignement envisage, elle, une élévation totale de la nation, qu’elle que
soit la situation occupée, ou plutôt quel que soit le travail et quelles que
soient les fonctions qu’auront à accomplir tous les individus dans la
société ». |
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C’est précisément dans ce sens que le Président Giscard d’Estaing tente d’agir à partir
de 1974 en proposant en 1976
la définition d’un ‘’savoir commun’’, variable
avec le temps exprimant notre civilisation particulière.
Et c’est dans le cadre du « libéralisme
avancé » que VGE va être le créateur décidé du « collège
unique » |
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C’est précisément dans ce sens que
Valéry Giscard d’Estaing tente d’agir lorsqu’il devient président de la
République, en renouant avec le problème de la redéfinition de ce que l’on
doit attendre d’une scolarisation allongée ( question qui n’avait pas été
soulevée ni traitée par de Gaulle et son successeur ). Dès
sa première conférence de presse à l’Elysée, le 25 juillet 1974, VGE trace
les bases de ce qui devait être au fondement du collège ( unique ) : « Le
premier objectif, c’est l’élévation du niveau de connaissance et de culture
des Français […]. On peut se poser la question de savoir si, à côté de
l’obligation de scolarité jusqu’à seize ans, il ne faudrait pas imaginer une
autre obligation qui serait de donner à chaque Française et à chaque Français
un savoir minimal ». Dans
son livre « Démocratie française » paru en octobre 1976,
Valéry Giscard d’Estaing précise : « La mise en place d’un
système de collèges pour tous les Français […] devra s’accompagner sur le
plan des programmes de la définition d’un ‘’savoir commun’’, variable avec le
temps exprimant notre civilisation particulière ». Ce
n’est pas le moindre des paradoxes du « libéralisme avancé »
giscardien que d’offrir une version française de « l’école de
base » suédoise ( social-démocrate ), de la « comprehensive
school » ( travailliste ), de la « Gesamtschule » (
social-démocrate allemande ). Il
est vrai que le 20 mai 1975, Valéry Giscard d’Estaing n’hésite pas à déclarer
sur RTL : « La gauche, c’est un terme ambigu ; je veux
dire qu’il y a dans la pensée de gauche des éléments positifs
importants ; ce qui fait que, dans l’action réformatrice libérale
avancée, il y a beaucoup d’idées de gauche qui doivent être mises en
œuvre ». C’est
ainsi que VGE va être le créateur décidé du « collège unique » dans
le cadre du « libéralisme avancé » ( orthodoxe sur le plan
socio-économique, mais ‘’avancé’’ pour les femmes – loi sur l’IVG – et pour
les jeunes – âge de la majorité abaissée à 18 ans ). |
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Mais de droite et de gauche ( ! ) il est accusé de
« minimiser les savoirs », de vouloir le nivellement par le bas et
le débat sur la définition d’un ‘’savoir commun minimal’’ tourne
court…. Ainsi le
‘’collège unique’’ n’a pu être fondé à partir de ce qui était son principe
et son ambition. En réalité le collège unique a suscité des oppositions
aussi bien à ‘’droite’’ qu’à ‘’gauche’’ dès le début, et dans des termes
parfois très vifs, préludes à des lamentations voire des invectives
incessantes depuis. |
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Mais de droite et de gauche
( ! ) il est accusé de « minimiser les savoirs », de vouloir
le nivellement par le bas. Ce n’était pas – c’est le moins que l’on puisse
dire – prendre au sérieux ( ou au mot ) le président de la République. Le
débat sur la « définition d’un ‘’savoir commun minimal’’ exprimant
notre civilisation particulière » qu’appelait de ses vœux Valéry Giscard d’Estaing n’a pu avoir
lieu. Et le ‘’collège unique’’ n’a pu être fondé à partir de ce qui était son
principe et son ambition ; d’où son dérèglement permanent ( qui a
essaimé dans l’élémentaire lui-même, puisque la question de la définition de
ce qui devait être prioritairement attendu à la fin de la scolarité
obligatoire dans son ensemble n'a pas eu de réponse claire ). Au débat
culturel nécessaire et fondamental, à la définition d’une culture minimale
‘’plancher’’, ont été substituées au mieux des mesures pédagogiques ou
organisationnelles sans fondement ( culturel ) véritable, au pire de simples
invectives ou lamentations. Une contre-vérité historique
patente est en voie de l’emporter actuellement : le collège unique
aurait été initialement bien accueilli, en particulier par les
enseignants ; mais la dure réalité l’aurait peu à peu emporté sur les
espoirs et les illusions. D’où le désenchantement actuel et une crise de
l’Ecole rampante toujours prête à éclater. En
réalité le collège unique a suscité des oppositions aussi bien à ‘’droite’’
qu’à ‘’gauche’’ dès le début, et dans des termes parfois très vifs, préludes
à des lamentations voire des invectives incessantes depuis. Les
expressions « savoir minimal » ou « savoir minimum »
employées par Valéry Giscard d’Estaing sont vite comprises ou retournées par
l’opposition politique ou syndicale dans le sens de « minimiser les
savoirs ». De son côté le SNALC ( Syndicat national des lycées et
collèges ) dénonce une « OPA sur le ministère » dont le ministre
René Haby serait l’instrument : faire passer dans les faits le plan
Langevin-Wallon et s’inspirer de la doctrine du parti communiste. Et Guy
Bayet, le président de la Société des agrégés, s’en prend au « tronc
commun néfaste à tous les élèves ». Par
ailleurs on peut mesurer l’expectative initiale, voire le pessimisme affirmé
d’un grand nombre d’enseignants à leurs réponses à l’enquête de la SOFRES de
décembre 1977, alors même que le collège unique venait à peine d’être
institué et qu’ils n’avaient pourtant eu que l’expérience du collège gaullien
( le CES , le collège à filières ouvertement reconnues ) : 48% d’entre
eux se prononçaient déjà ( ou encore ) pour « la possibilité
d’interruption de la scolarité à quatorze ans ». |
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Le ton de ces invectives a parfois été très rude, même
dans le camp politique de Valéry Giscard d’Estaing : Ainsi Jean-Marie Benoist (UDF) a mené la charge dans un
livre paru en 1980 : « La génération sacrifiée ….» ou il fustige
« ce mythe égalitaire digne de
ce peuple de guillotineurs….» Paul Guth en rajoute dans sa «Lettre ouverte aux futurs
illettrés» Et pourtant, et peut-être surtout, on
peut se demander si le « collège unique » a vraiment existé :
les seules dispositions concrètes édictées pour le « collège
unique » ne permettaient pas d’identifier le « noyau dur »
à atteindre . |
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Le ton des invectives a parfois été
très rude, même dans le camp politique de Valéry Giscard d’Estaing voire dans
son entourage. Ainsi
Jean-Marie Benoist, pourtant candidat UDF aux législatives de 1978, a mené la
charge dans un livre paru en 1980 : « La génération
sacrifiée ; les dégâts de la réforme de l’enseignement ». Il accuse
cette réforme « de participer à l’œuvre de destruction de
l’esprit que subissent en leur crépuscule les sociétés libérales occidentales
[…], d’aller vers le règne de l’uniformité, digne des démocraties populaires
et vers la dépersonnalisation absolue, celle des steppes et des
supermarchés ». Il condamne cet « égalitarisme absurde,
forcené, uniformisateur et lacunaire ». « Ce mythe
égalitaire – précise-t-il – est digne de ce peuple de guillotineurs
que nous sommes depuis 1793, et se traduit par la culpabilisation de tout
aristocratisme, de tout élitisme dans le savoir : raccourcir ce qui
dépasse, ce qui excelle, voilà le mot d’ordre ». Le professeur de
lettres de Giscard d’Estaing en Troisième – Paul Guth – se joint à ce concert
d’invectives et de condamnations sans appel dans sa « Lettre ouverte aux
futurs illettrés » parue elle aussi en 1980. Il accuse la réforme de
« génocide intellectuel et moral », de « lavage de cerveau »
première étape d’une « guerre psychologique » qui tend à faire de
la France une nation de « taupes amnésiques ». Et
pourtant, et peut-être surtout, on peut se demander si le « collège
unique » a vraiment existé. Les
dispositions concrètes du « collège unique » résidaient essentiellement
dans le principe de « l’hétérogénéité » des classes et les actions
de « soutien » ou d’ « approfondissement »
prévues. Mais en l’absence de la détermination concrète et précise de la
« culture commune minimale à atteindre », d’objectifs prioritaires dûment précisés, la seule
référence aux programmes ( qui peuvent être quelque peu ‘’interprétés’’ et
qui, surtout, n’engagent guère qu’ à être parcourus par l’enseignant ) ne
permettait pas d’identifier le « noyau dur » à atteindre qui aurait
dû être un principe de régulation pour le « soutien » et
l’ « approfondissement ». |
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Le rapport ‘’Binon’’ : « La réforme des
collèges : situation en 1979-1980 » montre l’écart considérable
entre l’objectif affirmé ( mais non déterminé et précisé ) et la réalité observée. Le ministère lui-même
fait une entorse sérieuse à l’objectif affirmé avec les CPPN et les CPA. Face aux difficultées
deux autres voies de résolution sont alors envisagées : -Dès
1978, le ministre Christian Beullac souhaite que la personnalité de chaque
élève soit prise en compte par une pédagogie adaptée et différenciée . |
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Dans ces conditions, on ne saurait
être vraiment surpris de ce que va révéler très vite un rapport ( non publié
), le rapport ‘’Binon’’ : « La réforme des collèges :
situation en 1979-1980 ». Première
remarque, fondamentale en regard de l’objectif affirmé ( mais non déterminé
et précisé ) d’une « culture commune minimale » à assurer en
priorité à chacun, le « soutien » prévu pour les élèves en
difficulté est « en voie de
désagrégation ; le mécanisme compensateur institué en 1977 n’est
appliqué que dans 30% des cas au maximum […]. Ainsi s’est réalisée la
situation la plus défavorable qui puisse être imaginée, à savoir la mise en
place d’une hétérogénéité relative sans l’appui d’un dispositif de soutien
solidement structuré […]. De façon systématique, plus de 75% des moyens
disponibles sont employés à rétablir l’ancien dispositif horaire ». Par
ailleurs, l’hétérogénéité n’est que relative parce que, dans de nombreux
établissements, elle n'est pas réellement instituée : « La
répartition effectivement indifférenciée des élèves n’existe, dès la Sixième,
que dans 50% des cas ». La première langue vivante sert à une
répartition différenciée. Le latin connaît un regain de vigueur. Le
ministère lui-même a distingué, dans le cycle d’orientation ( quatrième et
troisième ), les CPPN ( classes préprofessionnelles de niveau ) ainsi que les
CPA ( classes préparatoires à l’apprentissage ) pour les élèves en difficulté
scolaire. Ce type de classes perdurera sous des noms différents selon une
déclinaison quelque peu changeante, mais sans plus. C’était pourtant une
entorse sérieuse et qui n’était pas que résiduelle, puisqu’elle a longtemps
varié de 10% à 7 % d’une classe d’âge. Deux autres voies de résolution
sont alors envisagées. Dès 1978, le ministre Christian Beullac ( qui succède
à René Haby ) affirme haut et fort dans le « Courrier de
l’éducation » ( n°72 ) que « le collège unique, ce n’est pas le
collège uniforme ; c’est le lieu où doit se réaliser l’égalité des
chances, et où, pour cela, la personnalité de chaque élève est prise en
compte par une pédagogie adaptée et différenciée ». |
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-Fin 1982 Louis Legrand préconise dans son rapport
pour un « collège démocratique »
une autre organisation du collège
combinant hétérogénéité et
homogénéité, pédagogie par projet ,tutorat,
polyvalence etc. Le projet est ambitieux et…explosif ; le ministre
Savary opte pour la prudence, rien n’est décidé et la définition d’ « une culture commune »
exigible à la fin de la scolarité obligatoire reste sans réponse. Ultérieurement
chaque grande ommission redécouvre ce problème éludé ensuite par le pouvoir politique en
place. |
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Au début des années 1980, Louis
Legrand qui avait été le maître d’œuvre
de la recherche menée durant les années soixante-dix dans les
‘’collèges expérimentaux’’, préconise notamment dans son rapport pour un
« collège démocratique » remis en décembre 1982 une autre
organisation du collège. Le
principe de l’hétérogénéité du collège demeure, mais l’organisation en
classes cède le pas à une organisation en « ensembles » de 104 élèves maximum, comportant des « divisions de base » de 26 élèves
chacune, également hétérogènes. Les
professeurs affectés à un ensemble forment une équipe pédagogique et
décident, après un temps d’observation, « la constitution de divisions homogènes par matière ». Ce sont des « groupes de niveau » temporaires en français, mathématiques,
langues vivantes ; pour les élèves faibles, ces groupes ont des
effectifs réduits. Centrées
autour de la pédagogie du projet, les méthodes employées doivent avoir un
caractère inductif et motivant, permettant à l’élève de fonder réellement son
orientation sur des choix responsables. Pour
l’aider dans ses choix et le soutenir au long de sa scolarité de premier
cycle, un dispositif qui a ses origines dans la tradition pédagogique
anglo-saxonne est préconisé : le « tutorat ». Choisi par les
élèves, le tuteur est un professeur qui prend en charge un groupe de douze à
quinze jeunes pendant un an. Le
futur professeur de collège doit être formé à une « famille » de
disciplines et, au moins en sixième-cinquième, aura une « polyvalence d’exercice ». Groupes
de niveau, tutorat, redéfinition des services : cela est potentiellement
explosif, et le ministre Savary opte pour la prudence. Finalement rien de
décisif n’est décidé. Qu’observe-t-on
ensuite ? Le plus remarquable est que la question de « la
définition d’un savoir commun minimal » ou d’ « une
culture commune » exigible à la fin de la scolarité obligatoire, à la
fin du collège, est restée durant tout ce dernier quart de siècle une
question vive régulièrement enterrée. |
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Il en est ainsi sous Mitterrand
en 1984 à la suite des travaux de Bourdieu et du Collège de France. Il en est de même en 1994 pour le rapport de Luc
Ferry qui prône après le temps de l’élitisme, après celui de la
massification, d’ouvrir celui d’une démocratisation qui doit allier la
qualité à la quantité Finalement seul le slogan change : « passer
du collège pour tous au collège pour chacun ».
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A
chaque fois qu’une grande commission est instituée sur la question scolaire,
elle redécouvre et repose le problème, qui ne figurait pourtant pas dans le
« cahier des charges » initial . Et, à chaque fois, le pouvoir
politique en charge de l’Education nationale élude le problème (re)posé. Ainsi
la commande du président de la République François Mitterrand adressée à
Pierre Bourdieu et au Collège de France le 13 février 1984 ( « réfléchir
à ce que pourraient être les principes fondamentaux de l’avenir » pour
le système scolaire ) aboutit significativement à l’idée de la ‘’définition
d’un mimimum culturel commun’’ : « Des programmes nationaux
devraient définir le minimum culturel commun, c’est à dire le noyau de
savoirs et de savoirs-faire fondamentaux et obligatoires que tous les
citoyens devraient posséder […]. Cette formation élémentaire devrait mettre
l’accent sur les savoirs fondamentaux qui sont l’acquisition de tous les autres
savoirs, et sur la disposition à acquérir des savoirs ». Dix ans plus tard, en décembre
1994, sous la plume de son président – Luc Ferry – le Conseil national des
programmes souligne dans un rapport adressé au ministre de l’Education
nationale François Bayrou, qu’ « il est nécessaire de réactiver
aujourd’hui l’idéal républicain d’un ‘’socle commun’’ de connaissances et de
compétences, y compris pratiques et réflexives devant être transmis au
collège […]. Après le temps de l’élitisme, après celui de la massification,
voici celui d’une démocratisation qui doit allier la qualité à la quantité
[…]. C’est bien au stade du collège que s’impose l’idée d’un socle
fondamental dont on devrait s’assurer qu’il est transmis à tous : car il
peut parfois marquer la fin de la scolarité obligatoire, à tout le moins
celle du parcours unique ». Et le rapport du conseil national des
programmes rédigé par Luc Ferry propose une méthode pour qu’il puisse y avoir
un vaste débat public, en connaissance de cause, ayant sa conclusion dans
l’enceinte du Parlement. Ces
propositions, remises au ministre de l’Education nationale François Bayrou en
décembre 1994, resteront lettre morte. Pas de définition d’un ’’socle commun
fondamental’’ ; et, a fortiori, pas de débat public. François Bayrou,
bien qu’il ait lancé la formule « collège unique, collège inique »,
limite les changements apportés au collège pendant ses quatre années de
ministère à quelques transformations secondaires. Le problème du
« collège unique » n’a pas changé de nature
pour autant, même si le ministre de l’Education nationale adopte alors un
nouveau slogan : « passer du collège pour tous au collège pour
chacun ». |
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Le rapport « Dubet »
sur le collège (1999) ne déroge pas à
la règle ; il insiste sur la définition d’un socle commun. Une fois encore, cette question reste dans l’ombre. Un nouveau slogan chasse le précédent : le collège
unique doit laisser la place « au collège pour tous et pour
chacun » . Conclusion La pertinence des
annotations ci-dessus relève de la responsabilité du
webmestre. |
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La dernière consultation et le
dernier rapport sur les collèges ( le rapport ‘’Dubet’’ de mai 1999 ) ne
déroge pas à la règle : « Le collège doit mieux définir les
savoirs et les compétences qu’il peut attendre de tous afin de mieux
identifier et hiérarchiser les priorités […] ce qui suppose une réflexion
sérieuse sur les compétences et les connaissances qui doivent constituer le
socle commun d’une génération ». Mais
les objectifs retenus par la ministre chargée des enseignements scolaires,
Ségolène Royal, laissent dans l’ombre, une fois encore, la question de la
culture commune à assurer au collège. Et à l’instar de François Bayrou
établissant un catalogue de 158 propositions dans le cadre de son « Nouveau
contrat pour l’Ecole », Ségolène Royal préconise un catalogue de 40
mesures pour le seul collège. Il s’agissait, pour François Bayrou, de
« passer du collège pour tous au collège pour chacun ». Ségolène
Royal, elle, dans un effort de clarification sans précédent, considère que le
collège unique doit laisser la place « au collège pour tous et pour
chacun » . Peut-on indéfiniment enterrer une
question vive sans que cela se paie d’une façon ou d’une autre ?
D’autant que cela concerne la colonne vertébrale même de l’Ecole
républicaine, de l’Education nationale : le sens et la mise en ordre de
l’Ecole obligatoire. C. L.
Deniers
ouvrages parus ou à paraître: « Les
politiques scolaires mises en examen », ESF, 2002 « l’Ecole
obligatoire : pour quoi faire ?
Une question trop souvent éludée », Retz, février 2004. |