Treize propositions des C. R. A.P. (Cahiers pédagogiques)

QUE FAIRE ?

Il y a de quoi être inquiet sur l’avenir de l’école : 

- A court terme : les  suppressions massives de postes compromettent aussi bien la présence d’adultes auprès des jeunes, avec toutes ses conséquences en termes de qualité de la vie scolaire, que le maintien d’un certain nombre d’enseignements  et de dispositifs innovants qui risquent fort d’être sacrifiés.

- A moyen et long terme : dans la situation politique actuelle, on peut craindre que la loi d’orientation sur l’éducation qui est programmée pour la fin de l’année ne revienne sur quelques-uns des points fondamentaux de la loi Jospin de 1989.

Cette inquiétude est partagée par de nombreuses organisations et personnes qui se sentent concernées à un titre ou à un autre. En témoignent plusieurs appels et manifestes, plusieurs réunions et colloques, plusieurs regroupements formels ou informels. Cela mobilise beaucoup d’énergie et de dévouement, cela produit beaucoup d’idées et de projets importants. Mais force est de constater que leur impact sur l’opinion et sur les décisions prises est limité.

On pourrait discuter longuement des raisons de cet échec relatif, qui sont certainement multiples. Nous préférons proposer une approche positive.

 

Constats de départ :

 

1. Le système éducatif  est complexe, tous ses éléments sont interdépendants, et il ne peut changer notablement qu‘à moyen terme.

2. Beaucoup des personnes et des organisations concernées sont d’abord sensibles à une structure donnée (exemple : école maternelle), une discipline déterminée (exemple : sciences physiques), un métier particulier (exemple : CPE), et elles souhaitent des changements rapides pour défendre ou promouvoir cette structure, cette discipline, ce métier. Une difficulté est  ici que certaines structures sont plus ou moins en concurrence entre elles, et que, s’agissant des disciplines, le temps de travail total que l’on peut demander aux élèves n’est pas extensible.

3. Il faut admettre, même si c’est pour le regretter, que les orientations politiques des personnes les plus concernées par l’enseignement sont diverses : le temps n’est plus - s’il a jamais été - où les enseignants étaient les hussards noirs de la République. Il en est de même d’ailleurs pour les choix pédagogiques. Il s’en suit que tout appel mettant en avant une option politique ou une option pédagogique aurait d’autant moins de chances d’être entendu que ces options seraient précises. 

4. Mais en même temps, une option politique ou une option pédagogique présentée de façon très générale risque de rassembler dans l’équivoque : qui, du moins parmi les lecteurs de ces lignes, n’est pas partisan de la République, de la démocratie, de la laïcité, de la solidarité ? Qui ne s’intéresse au travail en équipe, à la coopération ? L’équivoque apparaît dès lors qu’on se demande ce que ces idées signifient concrètement dans l’organisation de l’enseignement.

 

Une méthode

 

Pour contourner ces deux écueils - faire trop précis, faire trop général -  et pour rassembler dans la clarté afin de faire face efficacement aux menaces qui pèsent sur l’école, nous proposons de déterminer les contours d’un accord : nous sommes certainement tous d’accord  pour vouloir certaines choses et pour en refuser  certaines autres. Ce sont ces bornes qu’il convient de déterminer, étant entendu qu’entre ces bornes les options de chacun, tout à fait légitimes et le plus souvent intéressantes,  restent totalement libres. La liste des points considérés comme bornes doit être courte, et ces points doivent être formulés de façon à ce que le lecteur voie bien ce que chacun signifie concrètement.

Voilà une méthode sur laquelle nous serions heureux de connaître votre point de vue. Concrètement, cela veut dire que nous envisagerions, avec tous ceux, organisations et personnes, qui se retrouvent dans cette approche, de rédiger un texte à l’intention de l’opinion publique, des médias et des politiques, en vue du débat qui préparera la loi d’orientation à venir.   

 

Ce que pourrait être la liste des bornes

 

1. L’école doit rester la première priorité du pays, y compris en termes budgétaires. Mais sa réforme n’est pas seulement une question de moyens : le contenu des mesures et leur signification sociale sont plus importants.

2. Il y a besoin d’une planification à moyen terme, qui porte notamment, avec les anticipations indispensables, sur le volume de  recrutement des personnels  et l’implantation des établissements.

3. Quand il existe pour le même niveau d’âge des structures concurrentes de fait (exemples : l’école maternelle pour les deux ans et la crèche, l’université et les classes préparatoires), une harmonisation poussée doit être recherchée entre elles en ce qui concerne leur implantation ; dans leur fonctionnement, il faut chercher à conjuguer les éléments les plus positifs de chaque structure.

4. Le collège doit être le collège pour tous ; pour cela, il ne doit pas être pensé ou organisé (dans sa structure, sa pédagogie, ses contenus, son fonctionnement)  comme un échelon préparatoire au lycée.

5. La répartition des matières et leurs programmes peuvent être différenciés, de façon à mieux répondre à la diversité des goûts et des attentes. Mais en aucun cas cette différenciation ne doit signifier une orientation définitive avant la fin de la scolarité obligatoire ni le renoncement à un indispensable socle commun de connaissances et de compétences.

6. L’objectif de donner à tous les jeunes une qualification professionnelle et de mener le plus grand nombre d’entre eux au baccalauréat  doit être réaffirmé. Mais il faut alléger le poids que les examens terminaux font peser sur toute la scolarité, en redéfinissant ces examens et en s’inspirant des pays dans lesquels il n’y a pas d’examens avant la fin de la scolarité. L’évaluation est certes indispensable, mais elle doit être au service des apprentissages (évaluation formative) et non un moyen de sélectionner trop tôt.

7. La transmission des connaissances n’a de sens que si les élèves les acquièrent vraiment et de façon durable et transférable. C’est cette appropriation qui constitue une des missions de l’école. Mais ses autres missions sont, indissociablement, de socialiser les jeunes et de former le citoyen, ainsi que, à partir d’un certain âge, de les préparer à l’entrée dans la vie professionnelle.

8. Ces différentes fonctions de l’école ne relèvent pas de personnels différents ; elles sont en charge de tous les personnels. Cela doit commander l’organisation du service de chaque catégorie.

9. Il est inadmissible de lancer quelqu’un dans le métier de professeur sans lui avoir donné préalablement une formation. Cette formation ne peut se réduire à la connaissance des matières qu’il aura à enseigner,  connaissance qui est, bien entendu, indispensable ; elle doit porter également sur tout ce qui touche l’enseignement, la pédagogie, les méthodes d’enseignement, la connaissance du système éducatif. Sur ces points, elle doit en particulier réunir ceux qui se destinent aux différents niveaux de l’enseignement.     

10. Cette formation initiale ne peut être considérée que comme une étape : l’Etat doit organiser une formation continue importante, et dont l’objet dépasse le recyclage des connaissances scientifiques.

11. Pour que l’expression de communauté éducative soit une réalité, les instances de délibération et de décision des établissements doivent faire une place réelle aux parents et, selon leur âge, aux élèves, sans domaine réservé.

12. L’efficacité de l’enseignement requiert l’ordre dans l’établissement et dans la classe ; mais cet ordre ne se confond pas avec l’autoritarisme, de même que le refus du laxisme ne se confond pas avec une organisation policière. La prévention de la violence passe d’abord par un travail collectif accru et par la responsabilisation de tous les acteurs, y compris les élèves. Cela n’exclut pas, si besoin,  les sanctions, mais le « rétablissement de l’autorité » ne peut qu’échouer s’il est conçu isolément, sans s’appuyer sur une réflexion pédagogique et éducative.

13. L’école doit viser l’efficacité, c'est-à-dire à réaliser le plus possible ses objectifs avec les moyens qui lui sont alloués. Cela implique qu’elle prenne en compte tous les élèves, dans leur diversité et, le cas échéant,  avec leurs difficultés spécifiques. Une mission essentielle de l’école est de contribuer à la lutte contre les inégalités et les discriminations.

                                                                                                     13 avril 2004

                          CRAP  - Cahiers pédagogiques