LA PROMOTION COLLECTIVE , PROJET POLITIQUE
POUR UNE ECOLE FONDAMENTALE
Par Raymond MILLOT
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Le concept “ promotion
collective ” est issu des espoirs et des pratiques du mouvement
ouvrier qui, au XIXème siècle, se souciait, à la fois, du bien commun ET
de “l’émancipation” de l’individu.
La perversion de ces espoirs au cours du XXème siècle ne peut être
ignorée, caricature du “ bien commun ”, sacrifice de l’individu et de
son émancipation. “Collectif ” est aujourd’hui encore devenu un terme
chargé de connotations négatives et abondamment exploitées.
Il
n’empêche que la promotion collective constitue bien, en termes
d’éducation, l’alternative au modèle
individualiste dominant, basé sur la compétition, la sélection précoce et
prématurée, la reproduction des hiérarchies sociales.
Certaines luttes syndicales et politiques, certaines actions et réalisations associatives qui rassemblent autour d’un projet commun des groupes socialement et culturellement hétérogènes réalisent très concrètement cette promotion collective, sans toutefois la nommer... Les savoirs plus ou moins occultés de chaque acteur se révèlent, sont mis à contribution, reconnus, développés, partagés. Les savoirs constitués peuvent alors, si besoin est, faire l’objet d’une transmission fonctionnelle et durable. Le lien social se resserre : l’entraide, la solidarité donnent, construisent la “ fraternité” terme négligé de la trilogie républicaine. L’autogestion du projet, l’organisation de l’action, construisent la citoyenneté.
Dans le champ de l’éducation populaire, dans certaines
écoles maternelles et primaires, la pédagogie du projet enclenche un processus de même nature, avec des effets
comparables. Pédagogie d’autant plus fructueuse qu’elle débouche sur une production socialement ou/et culturellement utile.(1).Bien
qu’éprouvée depuis longtemps elle est
encore très minoritaire.
L’organisation actuelle du collège rend sa mise en œuvre difficile, cependant, les professeurs peuvent s’en approcher grâce aux Projets d’Action Educative , et d’une certaine manière aux TPE (travaux personnels encadrés ), et aux IDD (itinéraires de découverte).
Les “ Nouvelles orientations sur le collège ” de
2001 indiquent notamment que
l’évaluation “ portera sur le produit final, mais aussi et surtout sur
la démarche de l’élève, sa capacité d’initiative et de création, son
investissement, son implication dans le travail collectif (…) sur ses progrès
dans les domaines : appropriation des savoirs… savoir-faire…aptitudes au
travail collectif…apprentissage de l’autonomie ”.
Ces dispositifs devraient donc permettre à
de nombreux professeurs de mieux percevoir l’intérêt de cette
pédagogie, de s’engager dans des pratiques transdisciplinaires, de
découvrir l’intérêt du travail en équipe… et de mettre en question le
système qui les enferme et les condamne à la “ reproduction ”.
L’idée
de promotion collective devrait donc redevenir audible. Elle pourrait devenir
le moteur qui donne aux élèves le désir d’apprendre, aux professeurs la joie de
guider les apprentissages et d’enseigner leurs savoirs, aux parents la
possibilité de mieux comprendre la mission éducative de l’école, aux
syndicalistes l’occasion de renouer avec une utopie fructueuse.
(1) la pédagogie du
projet a suscité toute une littérature ( Freinet, Louis Legrand, Raymond Fontviel, Fernand Oury, Jean Foucambert,
Jean Vassileff, Josette Jolibert, Not et Bru, Bordallo et Ginestet, Michel
Huber etc... ).
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NB Rendre cette idée “ audible ” est un combat qu’on ne peut
mener, notamment auprès des parents, qu’en partant de réalisations qui l’illustrent.
Les mouvements, pédagogiques ou d’éducation populaire, sont en mesure de
citer des centaines d’exemples. Notre expérience permet de citer celles-ci,
sélectionnées pour montrer que toutes les classes d’âge sont concernées.
Projets... à l’école maternelle
Ils sont peut fréquents : les tout jeunes enfants ont avant tout le
projet de grandir et de se repérer dans ce monde neuf qui les entoure, projet individuel s’il en est. Cependant
leurs activités se déroulent en interaction avec celles des autres et leurs
apprentissages bénéficient de la “médiation du groupe”. On peut parler
de promotion collective dans la préparation d’une fête, par exemple dans la
réalisation d’un grand décor pour un spectacle. Grâce à “la critique
constructive” qui est organisée, les enfants passent d’une juxtaposition de projets individuels à
des
réalisations communes. Et les petits
commencent à percevoir que “le tout est plus que la somme des parties”.
... à l’école élémentaire
1
- Lector, conseiller au rayon
livres-jeunesse
Projet qui est le fruit d’un long travail de toute l’équipe avec la
recherche et l’AFL. Les enfants concernés ont de 9 à11 ans (cycle 3 multi-âges
de l’école du Lac à la Villeneuve de Grenoble). La connaissance de la littérature pour la jeunesse,
acquise grâce à l’action conjuguée de l’école, de l’usage intensif de sa B.C.D,
de. la collaboration de la bibliothécaire du quartier, a permis la réalisation
d’un projet ambitieux : tenir le rôle de conseiller dans un grande librairie de
la ville, pendant la période précédant Noël.
L’objectif n’était pas d’inciter les clients à la dépense mais d’amener
les acheteurs à prendre en compte les intérêts et les besoins des enfants
destinataires des livres-cadeaux.
Les enfants apprennent à interroger l’acheteur tout en
respectant ses goûts et ses désirs, afin de mieux connaître le destinataire du
cadeau et d’être en mesure de faire découvrir les ouvrages qui conviennent. Ils
procèdent au repérage du fonds et, armés de leur connaissance de la production
éditoriale, des auteurs et illustrateurs, des sujets traités, ils réalisent le
projet. Chacun affine sa propre démarche, adopte de nouveaux points de vue
grâce à l’apport du groupe, découvre d’autres livres et voit son goût de lire
augmenter par le désir de faire partager son savoir.
Les conseillers reconnaissables au badge “Lector”, accomplissent leur
projet remarquablement.
La
transformation du statut des enfants projetée par les
professionnels se réalise et se trouve confirmée par l’étonnement
admiratif des clients.
2 - Cederom sur une classe de mer
Un séjour en classe transplantée conduit souvent à réaliser une
exposition, des comptes rendus pour la mémoire de la classe et pour les
familles. Pourquoi pas un cederom ? Ecole des Charmes (Villeneuve de Grenoble)
deux classes (une de cycle 2 l’autre de cycle 3) se lancent dans
l’aventure.
Les enfants du cycle 3 s’adressent au Centre Audiovisuel du quartier qui
explique la démarche à suivre et les outils nécessaires. Ils font ensuite un
galop d’essai sous forme de quelques pages présentées à une autre classe,
voient tout l’intérêt de cette production et prennent les dispositions nécessaires à sa réalisation.
Pendant le séjour, il faut tenir des carnets de bord, prendre des photos,
faire des interviews, collecter des informations, lire de la
documentation...Les “cycle 2 participent tutorés par les grands.
Au retour on doit rédiger, mettre en forme, faire des maquettes avec le
logiciel Acrobat, utiliser le traitement de texte...
Travaux en grands et petits groupes, travail individuel
rendu plus performant grâce au soutien du groupe et un enseignement mutuel
portant sur l’orthographe, l’usage de l’ordinateur, la photo etc...
Les apprentissages des enfants sont multiples et complexes. Cycle 2
compris.
Production remarquable que seul un projet collectif permet
d’obtenir et qui a favorisé le développement de chacun et la progression du groupe, de ses savoirs et savoir-faire.
Les parents
découvrent un potentiel insoupçonné de leurs enfants. Ils
comprennent concrètement et apprécient les objectifs de cette pédagogie.
... au collège
Dans un collège de la Sarthe,
Marie-Danielle Pierrelée alors professeur d’histoire, lance avec ses élèves de 4ème, un journal
local en direction de la population rurale. Une région de hameaux dispersés où
la pratique de la lecture est fort rare (quotidien local compris).
“Les élèves se sont passionnés. Ils réalisaient des reportages dans les
exploitations agricoles, suivaient les faits divers, racontaient les petites
histoires locales.” Photos, maquettes, mises en
page, articles... étaient réalisés par les jeunes, et certains parents, conquis
au projet, ont apporté leurs concours pour assurer les déplacements.
Succès tel que ce journal était davantage lu que l’édition
locale d’Ouest-France.
On
imagine les apprentissages
que les collégiens ont pu faire, profitant de l’apport du groupe et de chacun.
L’image du collège en est sortie transformée aux yeux des enfants et des
parents. Le travail scolaire dégagé de
tout formalisme, a trouvé sa justification aux yeux des plus rétifs et
a permis à chacun de découvrir et développer son potentiel dans un esprit de coopération
et de partage.
...avec les enfants de “la rue”
St Etienne du Rouvray en Seine Maritime, une ZEP et un quartier qualifié
de “site pilote d’intégration”. Beaucoup d’enfants en difficulté scolaire,
beaucoup d’enfants livrés à eux-mêmes dont on ne s’inquiète même pas
quand ils ne rentrent pas manger à midi.
En juillet des propositions d’activités (sport, ballade...) ne les
attirent guère. C’est dans la rue que l’équipe du projet “l’écrit des murs”
composée de membres de l’AFL (Association Française pour la Lecture animée par
Manuelle Dammame) et de la CSF (Confédération Syndicale des Familles) les
contacte et leur propose de réaliser un journal mural s’adressant à toute la
population du quartier.
Volontariat absolu, aucune exigence de présence, pas d’inscription,
seulement un horaire que les enfants ont respecté ; 60 enfants de 7 à 12 ans
ont participé à cette aventure avec l’aide de 5 adultes. Chaque journée
commence par une réunion, lieu de discussion et de régulation.
L’objectif était ambitieux :
“faire d’exclus de l’écrit, des
producteurs d’écrits - produire un écrit fonctionnel destiné à tous et affiché
“ pour découvrir le quartier, écrire sur son vécu, son passé, provoquer une
réflexion sur soi et son environnement.
Tous écrivent, adultes et enfants, seuls ou en groupe, accompagné ou pas
par les animateurs du projet. Le journal mural est beau, qualité d’écriture, de
mise en page, de tirage. Affiché pendant plusieurs semaines, il n’a subi aucune
dégradation, aucun graffiti ni arrachage. Les gens du quartier s’arrêtent,
lisent, parlent avec les enfants, s’interrogent ; un dialogue s’établit.
Le statut des enfants a évolué et le regard que
les adultes portent sur eux (et sur l’écrit) a changé. Les effets de ces
transformations se sont fait sentir l’année scolaire suivante qui a vu des
enfants, précédemment en très grande difficulté scolaire, progresser de façon
spectaculaire grâce à la confiance en eux qu’ils ont acquise, à la
reconnaissance sociale.
...avec des adultes
Ateliers ECLER
( Maison de
la Promotion Sociale de St-Martin d’Hère) avec un public très hétérogène
(analphabètes , illettrés, étrangers ayant été scolarisés dans leur langue).
Chaque stagiaire est invité à écrire, avec toutes les aides nécessaires, des
textes dont il souhaite communiquer aux autres le contenu (éventuellement via
les formateurs). Il peut ou non répondre aux questions que suscite tel ou tel
épisode de son “histoire de vie”. Une dynamique s’enclenche en faveur de l’expression orale
et écrite (laquelle sera exploitée avec le logiciel ELMO 0). En prime, les
stagiaires sortent de leur solitude, se socialisent, se voient écoutés,
reconnus, élargissent leurs représentations du monde, des relations
hommes-femmes, parents enfants, Français-étrangers, retrouvent une dignité.
L’écrit sort du registre utilitaire et joue son rôle majeur d’outil pour se
comprendre et comprendre le monde. Tous bénéficient du progrès de chacun.